Arrête-moi si tu peux

 

Arrête-moi si tu peux, film américain de Steven Spielberg, sorti en 2002.

Ce n'est pas le plus grand film de Spielberg, mais il révèle des aspects inattendus et autobiographique de cet immense réalisateur.

  • Réalisation : Steven Spielberg
  • Titre original : Catch Me If You Can
  • Scénario: Jeff Nathanson
  • Photographie : Janusz Kaminski
  • Musique originale: John Williams
  • Durée : 141 min
  • Date de sortie : 16 décembre 2002 (USA), 12 février 2003 (France)

Distribution:

  • Leonardo DiCaprio : Frank Abagnale Jr.
  • Tom Hanks : l'agent du FBI Carl Hanratty
  • Christopher Walken : Franck Abagnale Sr.
  • Martin Sheen : Roger Strong
  • Nathalie Baye : Paula Abagnale, la mère de Frank
  • Amy Adams : Brenda Strong
  • Jennifer Garner : Cheryl Ann

Critique

Le thème du film est tiré d'une histoire vraie. Dans les années 1960, le jeune Frank Abagnale Jr. est passé maître dans l'art de l'escroquerie, allant jusqu'à détourner plus de 4 millions de dollars et à figurer sur les listes du FBI comme l'un des dix individus les plus recherchés des États-Unis.
Véritable caméléon, Frank revêt des identités aussi diverses que celles de pilote de ligne, de médecin, de professeur d'université ou encore d'assistant du procureur. Carl Hanratty, agent du FBI à l'apparence stricte, fait de la traque de Frank Abagnale Jr. sa mission prioritaire, mais ce dernier reste pendant longtemps insaisissable...

Le générique de début, en forme d'images animées, donne le ton du film. C'est une comédie légère qui ne se prend pas au sérieux. Pourtant, au-delà de cette fantaisie, le spectateur attentif ne sera pas dupe des intentions du réalisateur. En effet, déjà perceptible dans Minority Report, la dimension autobiographique du dernier film de Spielberg apparaît encore plus évidente dans Arrête-moi si tu peux. Il s’y mêle par ailleurs une non moins claire allusion à la création cinématographique.

En choisissant de retracer l’histoire vraie de Frank Abagnale, Spielberg est en terrain familier par une double similitude entre Frank et lui-même : en 1963, l'époque où se situe l’histoire, il a le même âge que son personnage. Surtout, il a vécu lui-même le drame de la séparation de ses parents dont il ne s’est pas remis. Et le point de départ du récit est le divorce des parents.
C’est alors que le jeune Frank fugue et se lance dans la fraude qui consiste à émettre des faux chèques et usurper des identités. Franck réussit à se faire passer successivement pour un copilote d’avion, puis pour un médecin avant de réussir le concours d’avocat. Bref, Frank vit dans l’illusion et l’irréalité les plus totales en s’inventant des vies différentes.

Or, précisément, c'est ce qu’a fait Spielberg tout occupé à nourrir les rêves de son cinéma, du Cinéma qui, par définition, nous sort de la réalité pour nous faire vivre une ou deux heures de pure illusion. Frank est d’ailleurs plusieurs fois montré devant la TV ce qui lui permet d’apprendre comment font les médecins dans les Séries comme "Urgences", avant de les imiter pour de vrai et dans une salle de cinéma où l’on projette un James Bond, Goldfinger,(dont il cherche à reproduire l’aisance, la désinvolture et le charme.
Il s’agit ici d’évoquer la séquence irrésistible de drôlerie où il entraîne, à la manière d’un James Bond séducteur, une demi douzaine d’hôtesses de l’air toutes plus charmeuses et enjouées les unes que les autres. On peut facilement y voir le rêve réalisé de tout adolescent qui s’imagine une vie future où l’on est fortuné et où l’on s’imagine au bras de filles magnifiques.

Cette séquence par ailleurs, peut être décodée comme illustrant symboliquement le pouvoir de tout réalisateur de film entouré des plus belles actrices qu’il a, qui plus est, lui-même engagées pour être ses interprètes. Mais, à l’inverse, Spielberg semble rappeler que si le spectateur vit d’illusions par le cinéma, il lui est toujours possible mais dangereux d’imiter le cinéma dans sa propre vie.
Au lieu de vivre par procuration à travers les héros des films, le spectateur peut décider de vivre dans la vie ce qu’il a vu au cinéma, à l’instar de Frank apprenant le rôle du médecin grâce à une série télévisée. Le refus de Frank de comprendre, et donc d’accepter, la réalité de la séparation de ses parents explique son vain désir de les réconcilier un jour en accumulant de l’argent. Le vrai Franck va escroquer plus de 2,5 millions de dollars dans plus de vingt pays, argent qui, d’après lui, manque à son père pour reconquérir sa mère.

Frank est porteur de ce regard éternellement enfant, celui même de Spielberg, et ne peut, malgré tous ses efforts pour y accéder, reconstituer une famille avec femme et enfants. Il faudra la double révélation de la mort du père et de la vision cruelle de la mère remariée dans une scène magnifique qui reprend, autrement, la scène de l’abandon dont AI est la victime, pour qu’il retrouve le sens des réalités.

Le personnage de l’agent du FBI, Carl Hanratty, lancé à sa poursuite, est intéressant et ambigu. En effet, loin de vouloir le stopper brutalement, celui-ci l’accompagne dans sa quête, tel un père de substitution qui le pousse à faire le choix d’une vie moins brillante mais stabilisée. Le film qui, passé le préambule, n’était que mouvement, de la fugue initiale à la fuite effrénée, s’achève dans l’immobilité d’un bureau quasi anonyme.
Cette course éperdue à une vie riche et brillante pour compenser la douleur née de la déchirure des parents et pour entretenir l’espoir de les réunir un jour laisse donc place à l’acceptation et à la prise en compte de la réalité. Ne cours plus, Franck, il n’y a personne derrière toi !, lui dit Carl : exorcisant les fantômes de l’enfance, Frank devient adulte et accepte une réalité terne.

Dans ce fascinant jeu de miroirs que propose le film, on peut légitimement se demander où se situe Spielberg. N’est-il pas, finalement, tout à la fois Frank par son enfance, son adolescence et sa jeunesse et Carl par sa maturité : celui-ci devant conseiller celui-là et celui-là devant accepter ? Déjà, Minority Report associait, à travers les personnages d’Agatha et de John, l’imaginaire avec Agatha par ses visions étant l’inspiratrice, et l’action par John réalisant ces mêmes visions.

Cette dualité correspond par ailleurs aux deux âges de la vie : l’enfance et la maturité, ou à la double dimension du rêve et de la réalité. Le titre français, qui traduit littéralement le titre original, propose un verbe à l’impératif singulier et laisse planer quelques incertitudes sur son sens exact. Est-ce le Spielberg d’aujourd’hui qui s’adresse à cette part ancienne de lui-même ? Ou bien l’imaginaire et le cinéma qui lancent un défi au principe de réalité ?

La distribution du film est parfaite. Leonardo Di Caprio, tour à tour charmeur, vulnérable et fragile, est remarquable pendant les 140 minutes. Nathalie baye campe une mère inédite, à la fois proche et lointaine, aimante et incompréhensible comme le sont les adultes aux yeux des enfants. Christopher Walken, impressionnant, est un père étonnant de détermination et de pathétique. Tom Hanks est égal à lui-même, c’est-à-dire très bon.