Bouge pas, meurs, ressuscite

Bouge pas, meurs, ressuscite (Zamri, umri, voskresni!) film russe réalisé par Vitali Kanevsky, sorti en 1989.

Les festivaliers de l’édition 1990 du festival de Cannes ont un choc lorsqu'ils découvrent Bouge pas, meurs, ressuscite réalisé par un pur inconnu, débutant âgé de 55 ans, Vitali Kanevsky, débarquant d'une URSS en pleine décomposition.
Fascinant ses interlocuteurs par sa personnalité, son naturel et son passé (huit ans de détention en camp à régime sévère), le cinéaste repart de la Croisette avec la très convoitée Caméra d’Or récompensant le meilleur premier film.
Ce film a une suite, sortie en 1992, intitulée : Une vie indépendante (toujours réalisé par Vitali Kanevsky)

  • Titre original : Zamri, umri, voskresni!
  • Réalisation : Vitali Kanevsky
  • Scénario : Vitali Kanevsky
  • Musique : Sergei Banevich
  • Photographie : Vladimir Brylyakov
  • Montage : Galina Kornilova
  • Pays d'origine : Russie
  • Format : Noir et blanc - Mono
  • Durée : 105 minutes
  • Dates de sortie : 1989 (URSS) ; 26 septembre 1990 (France)
  • Récompenses
    * Caméra d'or au Festival de Cannes 1990
    * Prix des auditeurs du Masque et la plume du meilleur film étranger.

Distribution:

  • Dinara Drukarova : Galia
  • Pavel Nazarov : Valerka
  • Yelena Popova : mère de Valerka
  • Valeri Ivchenko
  • Vyacheslav Bambushek : Vitka
  • Vadim Yermolayev : Principal d'école

Critique

Nous sommes en 1947, quelques années après la fin de la guerre. Soutchan est une ville minière, d’une grande pauvreté, qui abrite à sa frange un camp de prisonniers japonais. Mais l’endroit semble être plus que cela. Tout ici indique que nous nous trouvons dans une de ces tristement célèbres zones qui parsemaient les régions les plus inhospitalières de l’URSS. Zones de confinement des déportés intérieurs politiques maintenus libres mais isolés.

Personne n’entre ou ne sort de ces zones de terreur policière où les sbires du KGB règnent en puissants, zones de profonde misère économique. C’est ici que vit ou plutôt survit, comme tous les êtres traversant ce film - Valerka, jeune adolescent de 12 ans (l’âge de Kanevsky à l’époque), à la mère volage.

Le garçon n’aime rien tant qu’ouvrir ses yeux curieux sur tout ce qui l’entoure, chaparder, faire les 400 coups à l’école et ailleurs, résister tant bien que mal aux agressions physiques des autres garçons ou essayer de grappiller quelques roubles en vendant au marché des tasses de thé aux ouvriers du coin, aux soldats amputés ou aux prostitués. Avec ce petit commerce, il entre en concurrence avec Galia, sa jeune amie, à peine plus âgée (14 ans) mais tellement plus mûre, plus raisonnable, plus maligne. Attentive et protectrice aussi. Presque maternelle, venant lui sauver la mise plus d’une fois. Valerka, lui, affiche un détachement de façade qui ne nous trompe pas devant cette affection si visible.

L’histoire que nous raconte Vitali Kanevsky est la sienne. Un film autobiographique, donc, tourné sur les lieux mêmes de son enfance, à Soutchan, petite ville près de Vladivostok, dans l’Extrême-Orient soviétique. Kanevsky a connu cette amitié qui s’enracine toujours plus profondément malgré ou grâce aux différences de caractères et aux confrontations. Il raconte son histoire personnelle jusqu’au bout, jusqu’à cette fin saisissante que je vous laisserai découvrir par vous-même mais qui explique cette obsession qui le hanta pendant tant d’année de devoir raconter.

Il déclarait ainsi à la sortie de son film : "C’est l’histoire de ma vie, de mon pays, de ses habitants. J’ai été ce petit garçon de Soutchan, et la fillette ... a été mon premier amour... J’ai fait ce film avec l’urgence vitale d’un condamné à mort". Ce qui frappe en premier dans Bouge pas, meurs, ressuscite, ce sont sans doute ces décors naturels, envahis par le froid, le gel, la boue et magnifiés par un noir et blanc charbonneux. Cette portion de Sibérie n’offre pas seulement une glaciation physique, celle des paysages et des corps mais aussi des esprits, de l’âme.

Kanevsky fond en un seul mouvement histoire personnelle et universelle. De même, les lieux qu’ils filment apparaissent tout à la fois hyper réalistes et, en même temps, appartenant à une sorte de vision mythologique, parfois proche d’un fantastique en lien direct avec l’imaginaire enfantin. Le réalisateur joue magnifiquement de l’opposition entre un blanc éclatant la neige et un noir assuré par des intérieurs confinés dans lesquels se fondent littéralement les vêtements matelassés des protagonistes ou ces tourbières qui semblent à privées de la moindre chance de recevoir à jamais le moindre rayon de soleil. A défaut de lumière,

Kanevsky fait traverser ces paysages d’incessants rails de chemins de fer, promesses mensongères, bien sûr d’un autre ailleurs, d’un autre possible. Valerka l’apprendra à ses dépens et comprendra que le prix à payer pour un espoir déçu est trop cruel, plus qu’inhumain. Mais Vitali Kanevsky ne cède pas un seul instant à la tentation esthétique que pourraient appeler de tels paysages, y compris par leurs côtés déprimants. Le rôle de sa caméra, tantôt fixe, tantôt agitée, de ses cadrages très travaillés sans jamais en donner l’impression, de l’alternance entre plans généraux nous perdant dans l’espace ouvert et désolé, et gros plan captivants et chargés de sens, tout ce travail de mise en scène force l’admiration.

Le spectateur est frappé par la justesse du ton avec lequel est traité les deux jeunes personnages et par la façon dont Kanevsky réussit à les rendre proches. Nous nous y intéressons d’abord, nous nous y attachons ensuite et nous finissons par les aimer, partageant leurs jeux et leurs joies, leur désespoir et leur colère, leurs rêves et leurs destins. Cette progression dans l'approche de Valerka et Galia découle de l’intelligence avec laquelle le cinéasteles présente, de la subtilité dont il fait preuve dans le portrait psychologique de ses personnages.

L’extraordinaire talent des deux jeunes interprètes doit être aussi loué sans réserves. La petite Dinara Drukarova, qui débutait à l’écran en rendant le personnage de Galia inoubliable, a fait son chemin depuis, poursuivant une carrière professionnelle (27 films à son actif en 2007), notamment en France, et fut nominée en 2004 pour le César du meilleur espoir féminin pour sa performance dans "Depuis qu’Otar est parti.." (Julie Bertucelli).

Pavel Nazarov, tout simplement éblouissant, jouera encore dans la "suite" de Bouge pas, meurs, ressuscite, "Une vie indépendante" (1992, Ours d’argent à Berlin et Prix du Jury à Cannes) où il retrouvera sa camarade Dinara. La suite est plus triste. En 1994, Kanevsky tourne un documentaire sur les enfants des rues, délinquants et emprisonnés pour leurs crimes à Moscou et Saint-Pétersbourg ("Nous les enfants du Xxème siècle") et retrouve Pavel Nazarov parmi les délinquants détenus.