Le Cauchemar de Darwin

Le Cauchemar de Darwin de Hubert Sauper ; film français, belge, autrichien ; sorti en 2004.

C'est un documentaire de Hubert Sauper, une production soutenue par Arte et WDR. Tourné dès 2001, pendant six mois, répartis sur 4 ans, il a été produit notamment par trois sociétés. Aucun commentaire n'apparaît dans le film, écrit et réalisé par Hubert Sauper. Le film a fait l'objet d'un vif débat quant à son « honnêteté », comme en témoigne des articles de Libération du 27 février 2006 mais aussi de la contre-enquête effectuée par Le Monde, le lendemain.

Réalisation : Hubert Sauper

  • Collaborateur artistique, Assistant réalisateur : Sandor Rieder, Nick Flynn
  • Ingénieur du son : Cosmas Antoniadis
  • Monteur : Denise Vindevogel
  • Monteur son : Veronika Hlavatsch
  • Producteurs : Edouard Mauriat ; Antonin Svoboda ; Martin Gschlacht ;Hubert Toint ; Hubert Sauper
  • Produit par les sociétés :
    • Mille et une productions, Paris
    • Coop99 Film Produktion, Autriche
    • Saga Film, Bruxelles
  • Durée : 110 minutes (1h50)
  • Dates de sortie : 1er septembre 2004 (Festival de Venise)
    • 2 mars 2005 (France)
  • Prix du Meilleur Film Documentaire Européen – Prix du cinéma européen 2004
  • Prix Europa Cinémas - Mostra de Venise 2004
  • Grand Prix Documentaire – Festival du film de l’Environnement de Paris 2004
  • Prix du Public - Entre vues, festival de Belfort 2004
  • Grand Prix du Meilleur Film – Festival de Copenhague 2004
  • Prix du Meilleur Documentaire – Festival de Montréal 2004
  • Sélection Officielle - Festival international du film de Toronto 2004
  • Sélection Officielle - Festival international du film de Saint-Sébastien 2004
  • Grand prix du jury - Festival Premiers plans d'Angers 2005
  • César du meilleur premier film 2006

Critique

Le film prend pour argument de départ les trafics autour de l'aéroport de Mwanza, en Tanzanie, sur les bords du lac Victoria, mais, selon le réalisateur, ce n'est pas un film sur le lac Victoria, et encore moins sur un poisson, mais bien contre la mondialisation et ses conséquences.

Un poisson introduit dans les années 1950, la perche du Nil (Lates niloticus) a remplacé une grande partie des 200 espèces différentes de poissons autochtones (entraînant une modification du biotope et l'extinction de nombreuses espèces) et son commerce, devenu florissant, alimente depuis près de vingt ans les tables et les restaurants des pays du Nord, avec des exportations qui peuvent dépasser 500 tonnes de filets de poissons par jour.

Ladite perche est préparée sur place dans des usines financées aussi par des organisations internationales et 40 % de la production reste pour nourrir la population locale, en lieu et place des petits poissons locaux plus faciles à conserver. Autour de cette exportation massive se développent tous les trafics liés à une urbanisation intense et brutale (usines de traitement) : prostitution, sida, violences diverses.

L'auteur insinue sans le démontrer vraiment que les avions cargo (russes ou ukrainiens) ne reviennent pas à vide et pourraient alimenter le trafic d'armes à destination de la région des Grands Lacs. Ce trafic d'armes que l'affiche du film souligne (l'arête de la perche y devient la silhouette d'une kalachnikov), n'est jamais démontré au cours du documentaire — ce qui a généré une vive polémique bien après la sortie du film.

Nominé aux Césars dans la catégorie « meilleur premier film » [mais aussi aux Oscars comme meilleur documentaire], le Cauchemar de Darwin, documentaire de Hubert Sauper, vif succès en 2005, est contesté dans le numéro 635-636 de la revue Les Temps modernes par l'historien du cinéma François Garçon. En prenant l'exemple de l'exploitation de la perche du Nil en Tanzanie dans la ville de Mwanza, au bord du lac Victoria, Sauper a livré un documentaire catastrophe sur le quotidien d'Africains broyés par le libéralisme occidental puisant à son seul profit prédateur dans les ressources renouvelables du pays.

Le film spécule aussi sur un trafic d'armes véhiculées à bord des gros porteurs russes servant à l'exportation du poisson. Selon François Garçon, « le réquisitoire de Sauper est d'une redoutable efficacité » mais aussi globalement manipulateur. Il rappelle que la perche du Nil a été introduite dans les années 1950 dans le cadre d'un programme de développement de l'OCDE [ce qui est contesté, d'aucuns prétendent qu'elle a été introduite pour la pêche sportive par des colons], et que les seuls à s'opposer à ce type de politique à l'époque se comptaient dans les rangs de l'extrême droite. Le film laisse à penser que l'intégralité du poisson file vers les pays riches.

Or, selon Garçon, « 74 % de ce qui est pêché dans le lac Victoria n'est pas exporté, et 40 % de ce total sera consommé sur place ». De même, les magazines de la BBC cadrés en gros plan où l'on voit des photos de soldats noirs portant des caisses (sous-entendu d'armes illégales livrées par les pays occidentaux) dateraient d'octobre-décembre 1997 et seraient des clichés d'une action « inscrite dans le droit international » en soutien au gouvernement du Sierra-Léonais Ahmad Tejan Kabbah, renversé par un putsch.

Enfin, le film montre Mwanza comme une petite ville pourrissante. Or il s'agit de la deuxième plus grosse agglomération urbaine de Tanzanie. « Exit les contrastes sociaux intra-africains, la bourgeoise locale industrieuse, le grand parc d'automobiles, les immeubles modernes, tous signes de modernité industrielle qui contrarient la thèse ultramisérabiliste d'une Afrique scotchée au malheur, cliché conforme il est vrai à l'attente du spectateur occidental. ». Le réalisateur répond par une lettre furieuse mais peu argumentée.

Sur le Corriere della Sera, critique de cinéma italien, Paolo Mereghetti (auteur d'une encyclopédie du cinéma) ajoute que d'après lui « Garçon n'a pas raison de contester ce film pour son manque de précision historique. Sauper veut surtout parler la langue des spectateurs, en utilisant le cinéma comme un instrument d'ouverture sur le réel, comme un regard qui ne se contente pas de ce qu'il voit mais pousse le spectateur à regarder au-delà, en profondeur, en instillant le doute et en posant les questions auxquelles d'autres devront trouver la réponse ».

François Garçon s'est intéressé au film car celui ci ne montre pas les images des armes du supposé trafic. Celui-ci reproche aussi le biais altermondialiste du film (interview radio France Inter 24 avril 2006). Il convient de préciser que M. Garçon appuie sa démonstration sur une recherche documentaire et non une investigation sur place. Par la suite, et afin de répondre à cette critique, quelle qu'en soit la légitimité, M. Garçon a complété son travail par une enquête sur place. Les faits rapportés par M. Garçon montrant l'éventuelle manipulation ne sont à ce jour pas contestés par M. Sauper.

Lors de l'émission d'Arrêt sur images du 30 avril 2006, dont le thème principal est ce film, on apprend que le principal problème du film est que le trafic d'arme n'est pas avéré (sans qu'on puisse exclure cette possibilité), que les armes qui ont été saisies sur l'aéroport de Mwanza l'ont été suite à un problème technique sur un Antonov An-12 qui a dû atterrir en Tanzanie ; les 35 tonnes d'armes provenaient de Tel Aviv et allaient en Ouganda .

Selon Judith Bernard, il ne faut pas prendre ce film pour une enquête, un documentaire ou un reportage, mais pour ce qu'il est, selon elle : un conte, un récit , que les occidentaux ont perçu comme un documentaire. Les occidentaux l'auraient assimilé comme tel en mettant en place des connexions logiques de la narration à des endroits où il n'y en avait pas du fait de la nature du document .

On peut reprocher à Sauper sa recherche de causalité. Le commerce déloyal du poisson n’est pas la cause directe de la prolifération du VIH, ni du trafic d’armes. Ou encore sa recherche esthétique sur le mode polar. Mais quand on apprend les péripéties endurées pour filmer ses images, on retient bien vite ces critiques stériles.

Traqués par des autorités méfiantes, déguisés en hommes d’affaires, en touristes ou cachés pendant de longues journées, le réalisateur autrichien et son complice (Sandor Rieder) ont filmé sous tension. Et font mouche : le documentaire a déjà été primé dans plusieurs festivals internationaux et reçu une large audience dans la presse et parmi le public.

C’est que le Cauchemar de Darwin nous parle bien plus que du commerce de la perche du Nil. Il nous parle de ces pays d’Afrique dont les ressources sont exploitées par les pays riches et dont la population ne voit pas les bénéfices. On attend d’en savoir plus sur le trafic d’armes dévoilé. Quels commanditaires, pour quels profits ?

Le réalisateur Hubert Sauper indique « J’aurai pu faire le même film au Sierra Leone, où les poissons auraient été remplacés par des diamants, au Honduras par des bananes, et en Libye, au Nigeria ou en Angola, par le pétrole. » Il nous parle aussi du silence et du respect du documentariste pour ceux qui veulent bien raconter un peu d’eux-mêmes. Il démontre, s’il était besoin, que le cinéma, par l’assemblage d’images contrastées et la mise en abîme, est un messager politique puissant.

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