Délivrance de John Boorman (1972)

  • Titre original : Deliverance
  • Réalisation : John Boorman
  • Scénario : James Dickey
  • Musique originale: Eric Weissberg, Steve Mandel
  • Production : John Boorman, Warner Bros.
  • Date de sortie : 30 juillet 1972
  • Durée : 110 minutes
  • Interdit en France aux moins de 12 ans
  • Interprétation : Jon Voight ( Ed Gentry ); Burt Reynolds ( Lewis Medlock ); Ned Beatty ( Bobby Trippe ); Ronny Cox ( Drew Ballinger ); Ed Ramey ( le vieil homme ); Billy Redden ( Lonny ); James Dickey ( shérif Bullard ); Charley Boorman ( le fils d'Ed ); Seamon Glass ( l'un des frères Griner ); Randall Deal ( l'autre frère Griner ); Bill McKinney ( l'homme dans la montagne ); Herbert Cowboy Coward ( l'homme sans dents)

Quatre Américains décident, le temps d'un week-end, de descendre en canoë une rivière promise à la disparition suite à l'édification d'un barrage. Lewis qui est à l'initiative du projet et a su convaincre ses trois compagnons, entend ainsi réagir à la menace que fait peser le monde moderne sur la Nature.

Dès l'ouverture du film de John Boorman (réalisateur, entre autres, de " Zardoz " et de " Excalibur "), les enjeux sont clairement posés. Lewis (Burt Reynolds) explique à ses trois compagnons Ed (John Voight), Drew et Bobby la raison de son projet : descendre la rivière sauvage à canoë avant qu'un barrage ne la transforme en lac. Nous " entendons " cette explication pendant que sur l'écran défilent les " images " des travaux de construction du dit barrage. Lewis précise son propos et déplore que l'on fasse disparaître la nature au nom d'un prétendu progrès. Puis le silence se fait. Et une violente explosion retentit aussitôt après alors que l'écran montre une roche pulvérisée.

Cette explosion est, bien sûr, symbolique et marque l'intervention subjective du réalisateur dans son film : ne fait-elle pas voler en éclats - ironiquement - le discours écologique de Lewis auquel elle succède ? Ne suggère-t-elle pas que cette descente de la rivière sera, en réalité, une véritable descente aux enfers ? Commencée dans la bonne humeur et dans la volonté du défi que l'on se lance à soi-même, cette quête d'une innocence par le retour à la nature est vouée à l'échec. Nos quatre " civilisés " se trouvent rapidement confrontés non seulement aux dangers prévisibles de la rivière tumultueuse, mais également à l'agression sauvage inattendue de deux chasseurs aussi primitifs et violents que le courant impétueux de l'eau.

Boorman signifie ainsi que ces quatre envahisseurs ont violé la forêt et que la forêt, en un juste retour des choses, les violera à son tour selon l'antique loi du talion. Dès lors, l'instinct de vie cimente les quatre amis et les contraint à bafouer leurs valeurs morales civilisées (" ne pas tuer ", " ne pas mentir ", etc.). La délivrance par la Nature se révèle être une illusion : le point de départ du jeu de la survivance s'est transformé, à l'arrivée, en tragédie de la survie. Le propos du réalisateur se précise encore lors du retour à la civilisation de ces aventuriers du dimanche : en effet, le premier signe que la descente de la rivière s'achève est la vision d'épaves d'automobiles abandonnées au bord de l'eau en un plan cinématographique qui fait écho à celui des travaux de construction du barrage, comme si Boorman insistait ainsi sur la faillite d'une civilisation dont le progrès passe par l'anéantissement de la Nature.

L'ironie est par ailleurs toujours sous-jacente : ce sont nos déchets qui " annoncent " notre civilisation ! Le réalisateur aborde ainsi une réflexion sur ce qu'est devenue l'Amérique contemporaine. Il nous montre, en effet, deux types d'Américains : d'une part, le groupe Lewis et ses trois compagnons certes parfaitement installé dans la vie moderne mais coupé de la nature ; d'autre part, les habitants de cette région sauvage (gens du hameau et chasseurs) certes restés au contact de la nature et des traditions mais abandonnés par l'histoire et restés en marge du progrès, dans la pauvreté, l'isolement et la dégénérescence.

Il faut revenir sur la première rencontre des deux groupes au tout début du film. Cette séquence, essentielle, montre que le seul dialogue encore possible entre cette Amérique " du haut " et celle " du bas " ne peut être celui des mots mais celui des langages universels de la musique (la guitare de Drew et le banjo de l'enfant composent - ensemble - une scène inoubliable !) et de la danse. Mais ce bel échange se termine néanmoins sur le refus, par l'enfant qui détourne le regard, de la main tendue de Drew, signe que la rupture entre ces deux mondes de la tradition et de la modernité est consommée et que le divorce entre les deux Amériques est irrémédiable.

Il convient alors d'interroger le titre " Délivrance " dont la signification initiale paraissait devoir être : se délivrer de l'aliénation du monde moderne par le retour aux sources et à la nature. Mais la fin du film lui donne un autre sens : se délivrer des pièges tendus par cette nature sauvage. L'Amérique et, plus généralement le monde moderne, semble nous dire Boorman à travers ce film terrible, n'a pas su allier progrès et respect de la Nature : sur le chemin de ce qu'il appelle progrès, l'homme n'a pas su sauvegarder, en lui, le contact vital avec son environnement.

Ce film de 1972 est plus que jamais actuel car les questions qu'il pose restent sans réponse : notre civilisation n'aurait-elle pas entamé son agonie ?... John Boorman choisit, pour mieux transcrire la dualité des choses, une structure qui fait la part belle au procédé de la mise en opposition que l'on retrouve à différents niveaux. On a déjà évoqué le double sens contradictoire du titre. On remarquera que la construction du barrage s'accompagne de la destruction de la rivière ; que cette même rivière, sauvage au cours du film, devient lac domestiqué à la fin.

On précisera que ce sont la mort de Drew et la blessure de Lewis qui permettent l'accomplissement de Ed. On signalera (nouvel exemple d'ironie) que c'est en renonçant à leurs valeurs morales et en suivant leur instinct le plus primitif que les survivants se tirent d'affaire. On observera d'ailleurs que c'est Drew, l'artiste - et le plus indécis du groupe quant à la décision à prendre-, qui est la seule victime. On notera enfin que le projet de descente de la rivière est dénoncé par Boorman comme une illusion et montré comme un cauchemar : il suffit de rappeler que l'apparition des deux agresseurs est filmée de telle sorte qu'ils paraissent faire corps avec la forêt, comme s'il voulait personnifier la face cachée, obscure et dangereuse, de la forêt, actualisant ainsi la leçon des contes cauchemars pour (grands) enfants.

La réalisation utilise en outre le procédé du plan-séquence, toujours très précis, et choisit des couleurs saturées ou dessaturées selon que l'on nous fait passer de la réalité au sentiment de cauchemar (on songe aux couleurs " irréelles " qui envahissent l'image lors de l'escalade de la paroi rocheuse par Ed à la recherche du chasseur meurtrier). Ce film, devenu un classique, est l'un des meilleurs Boorman et laisse, trente ans plus tard, la même trace éprouvante et indélébile sur le spectateur.