Femmes en miroir (鏡の女たち, Kagami no onnatachi) de Kijû Yoshida, film japonais , sorti en 2002

Ai, veuve d’un certain âge, vit à Tokyo avec sa petite-fille Natsuki. Un jour, on lui annonce que sa fille Masako, disparue vingt-quatre ans auparavant, juste après son accouchement, a été retrouvée sous une autre identité. Bouleversée, Ai est pressée de la retrouver. Mais Masako, qui a perdu la mémoire, a été arrêtée par la police pour enlèvement d’enfant. Ne sachant pas qui elle est vraiment, Masako est fascinée par Hiroshima. Dans le même temps, Ai est approchée par une journaliste. Cette dernière enquête sur l’histoire d’un soldat américain irradié par la bombe atomique, mise à jour par le mari décédé d’Ai des années auparavant.

Yoshida choisit de centrer son intrigue sur trois femmes d’une même famille, dont l’élément fédérateur reste Ai, qui a vu de ses yeux Hiroshima et vécu l’événement dans toute son horreur. Le réalisateur mélange vérité, souvenir, fragments épars de vie à reconstituer, fissures psychologiques et à travers le destin de trois femmes, mêle mémoire personnelle et mémoire collective, histoire individuelle et Histoire, la douleur au singulier venant éclairer l'épouvante plurielle. Chaque femme opère un lent retour vers le souvenir, pour s’immiscer dans les zones d’ombres, vers un passé intime étroitement lié au passé tourmenté d’un pays, chaque lésion se faisant l’écho de celle du Japon.

Miwa est atteint d’amnésie, comme si Ai lui avait transmis sa propre douleur, en un mal auquel elle aurait elle-même échappé. Tel un Japon sans filiation, Natsuki quant-à-elle n’a pas connu sa mère. Le choc de 1945 ne lui appartient pas, éloigné de ses préoccupations, de son âge ; elle le lit tout au plus dans le regard des autres. Et si elle feint l’indifférence, elle ressent ces « deux » absences au plus profond d’elle même ; pour l’adolescente sans passé, l’histoire de son pays, à l’instar de sa propre histoire, restera une énigme. Sa grand-mère, elle, préfère demeurer dans le doute de sa filiation par peur de la déception et se raccroche au fantasme d’une vérité, à l’image d’un Japon qui ne parvient pas à obtenir une réponse, à réaliser, laissant toute certitude à jamais impossible.

Ai, Miwa, et Natsuki : trois âmes qui essaient de se joindre en partageant un souvenir commun pour se reconstituer, refaire les liens, et renaître. Mais domine une peur irraisonnée de faire face à la réalité, un peu de la mort et du vide. Ainsi Ai décidera de ne pas pousser au bout sa recherche, privilégiant le fantasme de sa fille retrouvée plutôt que le risque de la perdre. Une angoisse croissante, métamorphose Femme en miroir en rêve éveillé, tandis que le film se colore lentement, envahissant progressivement l’image de rouge, comme le sang, comme le lien héréditaire, comme le soleil rougeoyant à travers les paravents, comme l’apocalypse de la bombe.

Sur le plan formel, Yoshida poursuit son esthétique de la ligne : horizontale, verticale, diagonale qui n’est pas sans rappeler le dessin épuré de la mangaka Kiriko Nananan, auteur notamment de Blue et Strawberry shortcakes, comme une même façon d’aborder les destins dénudés et tourmentés, plongés dans l’inquiétude citadine. Yoshida plonge sa photo dans une semi pénombre, dans des couleurs délavées, grisâtres et brumeuses qu’une très belle musique atonale pour piano et cordes vient soutenir dans cette sensation de flottement, d’incertitude et de tristesse. Comme les personnages ne parvenant pas à sortir de l’ombre, le spectateur plisse les yeux pour distinguer les formes. Comme souvent chez Yoshida, le titre expose d’emblée le concept, présumant déjà des variations autour d’un thème, de ses déclinaisons sous différents modes, et mettant en place un réseau dans lequel l’image procède toujours d’une mise en abîme des thèmes. Dans cette ville écrasante d’un Japon reconstruit, les appartements nus aux miroirs brisés se font l’écho de la fragilité de ceux qui les habitent. La multiplication des reflets, des glaces brisées, répond à la fêlure, à la vie fragmentée, la tentative de recoller les morceaux pour donner un sens à l’existence, de retrouver son identité perdue pour ceux qui ont perdu leur ombre. Le regard en arrière trouve une signification supplémentaire par la vue d’un visage dans un rétroviseur. Enfin dans le destin de ses femmes ne cesse de se profiler l’allégorie du désastre d’Hiroshima.

Yoshida met en scène un univers dans lequel l’homme paraît curieusement effacé, et où les femmes indépendantes, libérées, et solidaires partent à la recherche d’elles mêmes. Cette représentation des « femmes en miroir » range le cinéma de Yoshida aux côtés d’autres grands créateurs qui emploie cette véritable rhétorique cinématographique pour embrasser l’image même de la femme, à travers trois figures, trois visages différents, et trois générations, l’image même de la femme. Son regard d’homme semble une véritables déclaration d’amour qui explore le mystère féminin, fasciné par sa force insondable. Femmes en miroir est une histoire racontée par les esprits hors de leur corps, les fantômes du souvenir, au nom de tout ceux qui ont péri.

Jusqu’à Femmes en miroir, Yoshida n’avait jamais osé affronter d’aussi près le thème de la guerre et du traumatisme d’Hiroshima. Il jugeait le sujet indécent. « il n’y a que les morts qui puissent écrire sur Hiroshima, je n’avais pas le droit d’en parler ». Ainsi, tente t’il avec ce film réalisé en 2002 de « rendre possible l’impossible et de tenter de représenter ce qui ne pouvait l’être". Il ajoute : "Trois femmes de génerations différentes questionnent leur identité par rapport au bombardement atomique. Qu'aucune d'elles ne puisse apporter de réponse démontre l'absurdite même de la bombe. Un film peut bien en parler : n'en subsistera jamais qu'une enigme, impossible à cerner completement, car la bombe ouvre une discussion sans fin."

Distribution

  • Mariko Okada : Ai Kawase
  • Yoshiko Tanaka : Masako
  • Sae Isshiki : Natsuki
  • Hideo Murota : Goda
  • Tokuma Nishioka : Le Protecteur
  • Mirai Yamamoto : Journaliste
  • Miki Sanjô : Vieille femme
  • Hiroshi Inuzuka : Vieil homme

Fiche technique

  • Titre original : 鏡の女たち , Kagami no onnatachi
  • Titre français : Femmes en miroir
  • Réalisation : Kiju Yoshida (Yoshishige Yoshida)
  • Scénario: Kiju Yoshida
  • Production : Manasori Ayabe Akira Narisawa Matsuo Takahashi
  • Musique originale : Keiko Harada Mayumi Miyata
  • Image : Masao Nakabori
  • Montage : Hiroaki Morishita
  • Durée: 129 minutes
  • Dates de sortie : 23 mai 2002 (Cannes) ; 2 avril 2003 France