Plein Soleil

 

Plein Soleil, film français de René Clément, sorti en 1960.

Un film classique qui imposa définitivement Alain Delon comme un très grand acteur français. Mais surtout un film magistral pour la peinture de l’ambiguïté humaine qu’il nous offre et pour une réalisation inspirée qui multiplie les signes et les correspondances propres à suggérer le mystère des êtres et les arcanes du destin.

  • Réalisation et : René Clément
  • Scénario: René Clément et Paul Gégauff
  • D'après le roman : “The Talented Mr Ripley” de Patricia Highsmith
  • Directeur de la photographie : Henri Decae
  • Musique originale: Nino Rota
  • Durée : 119 minutes
  • Date de sortie: 10 mars 1960

Distribution:

  • Alain Delon : Tom Ripley/Philippe Greenleaf
  • Maurice Ronet : Philippe Greenleaf
  • Marie Laforêt : Marge Duval
  • Erno Crisa : Riccordi
  • Elvire Popesco : Mrs. Popova
  • Frank Latimore : O'Brien
  • Billy Kearns : Freddy Miles
  • Viviane Chantel : la dame belge

Critique

Tom Ripley, jeune homme pauvre qui vit aux crochets de Philip Greenleaf, est chargé par le père très riche de ce dernier de le convaincre de retourner aux États-Unis, ce qui lui vaudra, à titre de récompense, une forte somme d’argent. Mais Philip n’en a cure et Tom, fasciné et contraint, le suit dans ses errances en Italie.

Réalisé en 1959, ce film de René Clément, qui a fait l’objet d’une nouvelle version en 1999, Le talentueux Mr Ripley, s’impose comme l’une des œuvres majeures du cinéma français. Très curieusement, Plein soleil évoque Psychose, tourné un an plus tard par Hitchcock, tant pour sa structure car on trouve deux parties séparées par un meurtre qui provoque le même passage du centre d’intérêt d’un personnage à un autre, que pour sa thématique générale, montrer le condition de l’homme condamné à bâtir sa propre prison. Sa réalisation ne laisse rien au hasard et multiplie les correspondances visuelles de l’enfermement, boucle ou cercle récurrents.

Si le film est ancré dans le réalisme d’un récit, la vie oisive des riches Américains dans une Italie de luxe, qui lui sert de toile de fond, il s’en évade sans cesse par une transfiguration visuelle symbolique qui l’enrichit et lui donne une dimension véritablement poétique. On songe, bien sûr, à deux séquences précises. D’abord, véritable épicentre du film, celle du meurtre.

Rappelons-en les détails. Philippe Greenleaff et Tom Ripley se retrouvent seuls sur le yacht après que Marge a été débarquée. La mer est d’huile et le bateau, immobile. Or, à peine le meurtre est-il commis que la mer est comme soulevée, que le voilier, secoué, se met à tanguer comme s’il allait chavirer cependant que le vent siffle comme une plainte, que la cloche du navire tinte comme pour un deuil et que les voiles claquent en tous sens obligeant le meurtrier à parer au plus pressé et à s’emparer du gouvernail, ce qui marque sa prise de pouvoir.
On peut imaginer que cette soudaine tempête transcrit visuellement une sorte de réprobation des éléments naturels dont l’ordre a été bouleversé, comme si la violence de la nature faisait écho à la sauvagerie du meurtre. Cette intervention naturelle des éléments, Clément l’utilise, une nouvelle fois, lors de la séquence finale. Le bain que prennent ensemble Marge et Ripley est immédiatement suivi d’un retournement de situation éprouvant. Une fois de plus, ce qui est montré à l’image est hautement signifiant et suggère assez que ce couple, fondé par Ripley sur le mensonge, est factice, offense la mer naturelle et vraie qui fait alors surgir l’impitoyable Némésis de la vengeance, sans doute née dans les flots au moment même du tumulte des éléments engendré par le crime.

On pense immédiatement au film d’Hitchcock quand Les Oiseaux fondent sur Bodega Bay pour châtier quelque faute humaine.
Le châtiment des Dieux s’abat sur l’être humain dont la démesure a offensé la Nature. Tout l’intérêt de ce film de René Clément est de suggérer bien autre chose que ce que l’image, à première vue, montre ; comme si le temps du récit, dans le film, était suspendu au profit d’un pur moment de bonheur : celui de contempler des images fortes, savamment préparées, qui retentissent au plus profond de notre être.

A l’instant même du premier meurtre, la caméra montre, en arrière plan, à deux reprises, un majestueux vaisseau aux voiles blanches. Certes, du strict point de vue du récit on peut le considérer comme un élément de suspens : un témoin a assisté, de loin, au crime et son intervention peut bouleverser les plans de Ripley. Mais ce plan du voilier peut aussi être interprété comme la représentation visuelle de l’innocence perdue par Tom Ripley. D’autant plus qu’un second exemple, le meurtre de l’ami de Greenleaff, renforce cette lecture. Aussitôt après l’acte, le regard de Ripley, qui est celui de la caméra, donne à voir en plongée dans une cour d’immeuble, et à deux reprises, des enfants qui jouent dans toute l’innocence de leur âge.
La couleur blanche du voilier et l’image de l’enfance disent visuellement, et poétiquement la nostalgie d’un temps qui plus jamais ne sera.

Le premier niveau de perception doit s’accompagner d’un regard plus exigeant qui, seul, peut permettre de voir au-delà de la simple surface des choses. C’est que René Clément entend montrer toute la contradiction de ses personnages, comme de tout être humain, entre l’extérieur des apparences et la réalité intérieure. L’entame du film proclame la gémellité, voire l’identité entre Philippe Greenleaff et Tom Ripley parfaits complices.
Mais ce n’est là qu’apparence car Ripley, serviteur pauvre, humilié et fasciné, jour après jour, par son maître, séducteur fortuné, a pour ambition avide de se substituer à lui. A son niveau, on regarde vers le haut et on copie ce qu’on voit. C’est ainsi que Ripley propose tout naturellement d’offrir à Marge un livre sur Fra Angelico, à propos duquel elle doit écrire un livre, qu’ elle n’aura plus qu’à copier.

De même, lors d’une scène clé, face à un miroir, il imite Greenleaff et embrasse son propre reflet dans un pur mimétisme et un franc narcissisme. Cette scène, signe évident d’un dédoublement de personnalité, annonce en réalité la suite du film et un véritable transfert en forme de métamorphose de Ripley en Greenleaff par l’usurpation de personnalité : copie de signature, imitation de voix, faux messages.
Faire exister un mort puis exister à la place du mort ; ôter la vie à Greenleaff puis la rendre à Marge. Les événements se précipitent en un pari réussi et le film se clôt par une balade en calèche qui reprend celle du début. La boucle de la substitution est parfaite. Mais le destin n’oublie jamais, par un savant engrenage mortel, de refermer le piège de la fatalité annoncée, qu’il s’agisse du cercle que décrit le yacht autour de Ripley précipité en mer ou du cercle du gouvernail ou encore du cercle de la cage d’escalier, tous annoncent l’enroulement du filin autour de l’hélice. Il manque un dernier signe prémonitoire, qui sera emprunté à la littérature antique, car au moment même où Ripley s’offre enfin le verre de la récompense pour saluer la réussite de son projet, une barque appareille et quitte le port, qu’il peut suivre du regard : la voile qu’elle hisse est noire, pour donner au film la couleur du désespoir.

Ce film marque le s vais débuts d'Alain Delon. La beauté qui irradie l'écran de Plein Soleil, les yeux clairs, la peau satinée, l'élégance désinvolte n'avaient pas d'existence reconnue avant ce film. Alain Delon déclare :« Les gens pensent souvent que j'ai joué dans Rocco et ses frères avant de tourner Plein Soleil. Faux ! C'est justement parce Visconti avait vu Plein Soleil qu'il m'a choisi pour le rôle de Rocco. » Pour Delon qui n'avait que 25 ans à l'époque du tournage, René Clément, avec qui il tournera quatre films, est comme un père, un « maître absolu », celui qui lui a tout appris, avant Melville, Visconti ou Losey. « Il était à la fois le plus grand cadreur et le plus grand directeur d'acteurs que j'aie jamais connu, Je le comparais à Karajan, il dirigeait comme un vrai chef d'orchestre, avec toutes les nuances de moderato, piano, presto…

Il adorait me faire bouger dans un décor. Il m'y faisait entrer et il disait : “Va où tu veux, bouge comme tu veux, sens les choses comme tu veux, mais je veux que tu occupes ton décor, que tu le remplisses…” Delon bouge comme un félin sous le ciel italien, dans l'espace confiné et chancelant du bateau où se joue la tragédie. René Clément l'a inventé, mais l'acteur n'y est pas pour rien. Non sans fierté, Delon raconte qu'il n'avait pas été convoqué pour le premier rôle, mais qu'il l'a demandé lui-même face à « Monsieur » Clément, hérissant le poil des producteurs. « Il y a eu un silence, raconte Delon. Et dans ce silence, on a entendu Bella, la compagne du cinéaste, dire depuis l'autre bout du salon : “Rrrené chéri, le pétit a rraison !” C'était gagné. J'allais jouer Ripley. Jamais de ma vie, je n'oublierai cela. »