Au bord de la mer bleue

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Au bord de la mer bleue (У самого синего моря) film soviétique de Boris Barnet sorti en 1936.

Analyse critique

Un navire a coulé dans la mer Caspienne. Pendant deux jours et deux nuits, Aliosha et Youssouf, seuls rescapés, ont dérivé avant d'être sauvés par des pêcheurs au large d'une île de l'Azerbaïdjan. Cet île est un kolkhoze de pêcheurs, nommé "Feux du communisme".

Aliosha sera le seul mécanicien au kolkhoze. Les deux hommes participent à la vie et aux travaux des pêcheurs. Ils tombent amoureux de Misha, responsable des femmes du kolkhoze. Un matin, Aliosha se dit malade et refuse d'aller pêcher. Il se rend en secret à la ville voisine et achète un collier et des fleurs qu'il offre à Misha.

Youssouf, très fâché de ce manquement à la discipline commune, mais aussi très jaloux, dénonce Aliocha au conseil du kolkhoze. Ou peut-être imagine-t-il seulement qu'il le fait. En mer, Aliosha conseille à Youssouf d'épouser Misha. Durant la tempête, Misha est emportée par une vague. Ni Aliosha ni Youssouf ne réussiront à la sauver. "Feux du communisme" est le seul kolkhoze à ne pas s'associer aux fêtes marquant la fin de la période de pêche. Un peu plus tard, Youssouf aperçoit Macha arrivant sur la plage, portée par les vagues.

Ce film est un mélange d'éloge du communisme, dans le cadre du "réalisme soviétique", et d'une vision décalée, empreinte d'humour. « Au bord de la mer bleue » a été réalisé en 1935, il est sorti en avril 1936, et 6 mois plus tard il a été retiré de la distribution. Très souvent dans le cinéma soviétique, au lieu d’une interdiction déclarée qui était toujours embarrassante il y avait simplement soit une diffusion très limitée, soit un retrait de la distribution qui permettait de dire que le film était sorti, qu’il avait été vu.

Ce qui marque dans ce film, ce sont les premiers et les derniers plans : la mer, la manière dont la nature est filmée. L’harmonie entre la société et la nature est très présente. On voit le ciel, le fleuve, la terre, l’harmonie avec la nature, et une sorte de retour à un état pré-social qui signifie le rêve d’un communisme primitif. La nature n’est pas dévoreuse mais généreuse, une nature riche, un peu rêvée, où les morts reviennent, où les hommes, les corps peuvent s’épanouir. Et le vrai communisme apparaît, il n’y a pas de hiérarchie, pas de chef: il y a bien un directeur du kolkhoze, mais on met quelque temps à le voir.

On est dans une utopie, dès le début du film, ou mais plutôt dans un conte, avec quelques minutes de plans de mer, des plans de mer très différents, souvent sans rapport les uns avec les autres : on passe d’une mer calme à une tempête, on passe d’énormes vagues reflétant le soleil à des plans qui sont plus nocturnes. Il y a aussi trois intertitres qui racontent une histoire, également racontée dans les premières minutes à travers trois ou quatre plans des deux héros du film qu’on voit accrochés au mât du bateau. On passe d’une musique assez exaltante à des bruits de vagues, et on voit l’alternance entre des valeurs plastiques produites pas les images et une information qui est plutôt une sorte d’entrée en matière d’un récit donné par les intertitres.

Les deux héros de film passent tout à coup dans un autre monde, une surprise totale pour eux, une île. L’île qui est le lieu de tous les contes, la recréation d’un monde à partir de rien. En même temps cette île est une île soviétique où se trouve un kolkhoze « Feux du communisme » qui est un étrange kolkhoze où, au début, on ne voit que des femmes. Lle récit progresse avec la découverte de personnages sans vraiment de nécessité, sans qu’il y ait la logique de faire l’enchaînement qu’il devrait y avoir dans un récit bien construit. C’est ce qui fait l’intérêt de ce film, son caractère exceptionnel, pas seulement dans le cinéma soviétique mais dans le cinéma mondial de cette époque-là.

A contre-courant des tendances avant-gardistes de son époque, qui consistait à explorer des concepts, il essaye de retrouver la sensualité de l’acteur représentant les êtres humains. L’être humain était violemment attaqué à l’époque : d’un côté il y avait une théorie dite de l’« homme vivant », et de l’autre, une théorie du « cinéma intellectuel » qui était celle d’Eisenstein et de ses compagnons, qui étaient d’accord pour considérer que l’homme vivant était ce qu’il ne fallait pas faire, ou ce qu’on laissait au cinéaste à l’ancienne. Barnet a découvert avec plaisir en faisant «La Jeune Fille au carton à chapeau », qu’on pouvait faire un film sans s’intéresser aux théories du montage, mais en redécouvrant le plaisir de travailler avec des acteurs. Par acteurs il entendait des corps, des individus, pas nécessairement des acteurs au sens de la représentation théâtrale : dans « Au bord de la mer bleue » il mélange de très jeunes filles, des acteurs de théâtre et des gens qu’il découvrait parmi les figurants.

Le scénario d'« Au bord de la mer bleue », choisi par Barnet parmi les scénarios qui lui ont été proposés, était celui d’un jeune auteur, Klimenti Mints, qui faisait partie du dernier groupe littéraire d’avant-garde soviétique. Les avant-gardes littéraires soviétiques ont été extrêmement riches dans les années 20. Au début des années 30, d’une part ces groupes se sont épuisés, d’autre part les regroupements politiques d’écrivains ont été dissous par Staline en 1932, soit 2 ou 3 ans avant que Barnet ne commence le film. Le scénario du film est assez original par rapport à la majorité des scripts proposés à l’époque. Le scénario littéraire de « Au bord de la mer bleue » est beaucoup plus explicite que le film : c’est un scénario poétique, utopique, on y voit des femmes se baigner nues dans la Caspienne, des défilés de bateaux, la pêche y est beaucoup plus présente que dans le film, où elle n’est représentée que dans un ou deux plans. Il y a donc de grands moments lyriques évoqués dans le scénario, où tout est expliqué en détail alors que dans le film les choses ne sont montrées qu’une fois. Par exemple, dans le scénario, on sait dès le début que les deux hommes sont des mécaniciens chargés d’aller travailler au kolkhoze « Feux du communisme ».

Il n’est jamais question de faire semblant de montrer la réalité dans « Au bord de la mer bleue ». Tout cela concourt à faire de ce film à la fois un conte, une utopie, et une utopie qui n’est pas l’utopie soviétique du moment. L’utopie soviétique du moment va dans deux sens : d’une part l’industrialisation, or dans le film on est dans un kolkhoze totalement pré-industriel, dans lequel il n’y a pas de chef. Le seul buste que l’on voit c’est un buste de Marx, ses successeurs n’ont pas le droit à leur buste, il y a juste une statue de Lénine un peu plus loin. L’autre aspect de l’utopie soviétique à la même époque, outre l’industrialisation, c’est l’héroïsme, et l’héroïsme du sacrifice. Cette exaltation du martyre qui est quasiment parodiée dans le film de Barnet, au moment où Macha revient, demande qui est mort et où tout le monde se lance dans une grande danse joyeuse. Il est peu probable qu’il y ait la moindre intention parodique, mais quand il était tenu, pour des raisons politiques, de suivre des règles, soit il échouait complètement soit il arrivait à placer des moments totalement excentriques qui n’avaient aucun rapport avec le projet ou le propos du film.

Ce qui est frappant dans le film c’est le rapport à l’acte manqué, Barnet filme souvent par exemple le collier qui tombe à l’eau, Macha qui s’asperge d’eau avec sa cruche. Toute la première partie du film porte le spectateur vers une sorte d’inconscient qui consiste à se dire : « Mais ces garçons sont-ils sûrs d’eux pour vouloir conquérir Macha ? ». A la fin, dans la deuxième partie du film, on s’aperçoit qu’elle a un fiancé et Barnet pose la question du rapport de jeu avec l’inconscient du spectateur, et l’inconscient du film évidemment, qui est porté par l’acte manqué.

La question de l’utopie reste quelque chose chez Barnet qui est peut être davantage lié à ce qui l’intéresse dans la vie, c'est-à-dire à une recherche du bonheur, qu’à une recherche du communisme. Il n’y a aucun doute sur la loyauté de Barnet envers le communisme, cela va même jusqu’à une certaine naïveté, une volonté d’être plus bolchévique que les autres. Mais en même temps la volonté politique était quelque chose qu’il oubliait presque immédiatement, et cela l’entraînait à faire des films qui d’une part ne suivaient pas les scénarios et d’autre part s’intéressaient beaucoup plus à des personnages qu’à des leçons ou à des proclamations.

C'est pourquoi « Au bord de la mer bleue » ne sera pas du tout apprécié et on considérera qu’il n’a absolument pas de relation avec la réalité… ce qui n’est pas un reproche totalement infondé. En tout cas il ne montre pas le travail des kolkhozes comme il le devrait, et il ne montre pas non plus les véritables communistes tels qu’ils devraient être montrés.Il y a peu de films qui aient une liberté, une démarche poétique comparable à celui-là.

Distribution

  • Elena Kouzmina :Maria dite Micha
  • Lev Sverdline :Youssouf
  • Nikolaï Krioutchkov : Aliocha
  • Andreï Dolinine
  • Sergueï Komarov
  • Lala Sateïeva
  • Semion Svachenko : le président du kolkhoze de pêcheurs
  • Alexandre Joukov

Fiche technique

  • Titre original : У самого синего моря , U samogo sinego morya
  • Réalisation : Boris Barnet
  • Assistant : S. Mardanin
  • Scénario: Klimenti Mints
  • Production : Viktor Aden
  • Image : Mikhail Kirillov
  • Musique originale : Sergei Pototsky
  • Format : noir et blanc, son mono
  • Durée : 71 minutes
  • Date de sortie : 20 avril 1936 (Union Soviétique)


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