En quatrième vitesse

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En quatrième vitesse (Kiss Me Deadly), film policier américain de Robert Aldrich, sorti en 1955.

Analyse critique

Sur une route en pleine nuit, une femme court, désemparée, cherchant à interpeller les voitures qui passent. Elle obtient en forçant le passage qu'un conducteur la prenne. La femme est recherchée mais le conducteur, plus intrigué que suspicieux, consent à la couvrir et l'emmener à destination.

Dans l'histoire du film noir, En quatrième vitesse arrive après la vague des Scarface, Le Grand Sommeil ou Le Faucon maltais. Ce cinéma a, au fur et à mesure, établi ses marques, ses codes et le public est maintenant à même de les reconnaître. Robert Aldrich peut donc se permettre de les malmener et les placer dans une perspective originale. Cette démarche est annoncée par le générique de début qui défile à l'envers (de bas en haut). Ce faisant, l'auteur prévient le spectateur de l'atypisme de son œuvre et d'une linéarité de récit perturbée.

Tout commence sur une route de nuit. Une femme court dans l'obscurité, nue sous un imperméable, éclairée par les phares des véhicules. À force de héler sans succès ces voitures qui roulent à pleine vitesse, elle finit par se planter devant l'une d'elles au risque de se faire écraser. Le chauffeur fait un tête à queue mais consent à l'embarquer. À un barrage de police, on apprend que la femme est une fugitive. L'homme la couvre mais ils seront rattrapés, kidnappés, assommés et la femme torturée à mort. Les malfrats chercheront à maquiller leur méfait dans un accident de la route.

Le chauffeur échappe à l'accident. À son réveil, il est interrogé par la police. Il s'agit d'un détective privé mais pas de la trempe d'un Philip Marlowe ou d'un Sam Spade. Mike Hammer est un minable détective spécialisé dans l'adultère, le provoquant au besoin. Il réalise qu'il tient dans la disparition de la femme un mystère qui pourra justement l'élever à la stature d'un véritable héros de roman noir. Il espère tirer une ficelle qui deviendra une corde et qui débusquera les meurtriers. Cherchant à se conformer au personnage attendu par le spectateur, il suivra aveuglément les codes du genre, épuisant ses écueils : bagarres, coups de feux, belles voitures, séductions multiples, cadavres, perte de l'ami cher et son deuil au comptoir d'un bar de jazz. Mais qu'est-ce qu'un détective de film noir dans un univers hystérique ?

Une enquête est affaire de raison : des faits, des indices, une réflexion cartésienne. Or, les personnages n'agissent qu'en fonction de leur peur, de leur paranoïa, de leur sadisme. Aucun fait précis ne commande leurs actes et personne ne songera même à s'interroger sur la place qu'il tient ou celle que tient ses interlocuteurs. On ne saura jamais qui est la fugitive Chistina Bailey, son rôle, la nature de ses relations, les motivations de la mafia, le rôle de la police. Tous sont manipulés, manipulateurs sans qu'on puisse démêler dans cet écheveau ni les causes ni les enjeux de l'affaire. Le détective, confronté à l'invraisemblance de son enquête et à son incapacité à tenir son rôle, se ridiculise dans son obstination, il en dévoile sa vraie nature : violente, orgueilleuse.

Robert Aldrich signe une parabole apocalyptique. Le roman dont il s'inspire a pour objet un trafic de drogue, il lui substitue une boîte mystérieuse. Peu avant d'être tué à son tour, l'un des personnages évoque la mythologie de Pandore. La curiosité de son interlocutrice la poussera à réitérer la fable. Elle ouvre la boîte d'où jaillit une lumière irradiante ; tout le décor bascule dans un déluge de flamme et d'explosions.

Que contient la boîte ? À ce sujet, le policier murmure au héros trois évènements : Projet Manhattan, Los Alamos, Trinity. Le film s'inscrit dans une époque, celle de la guerre froide et celle de la menace nucléaire, celle du maccarthysme surtout : atmosphère de suspicion, délation, procès ubuesques. L'Amérique sombre comme ce film noir dans l'arbitraire alors que point la faculté pour l'homme d'anéantir la planète. Rendue à la passion, il n'y a plus guère à augurer du sort de l'humanité.

Pendant longtemps, En quatrième vitesse a été présenté dans une version amputée, contre la volonté du réalisateur. La scène finale d’ouverture de la sacoche, et de fuite des héros hors de la maison de l’ennemi, est généralement coupée. Le spectateur ignore alors si Hammer et Velda réussissent à s’enfuir avant l’explosion, assez peu impressionnante. En revanche, dans la version intégrale, si l’on voit bien le couple se réfugier, hagard, sur la plage, l’horreur de la situation monte d’un cran, puisque se déchaîne un champignon atomique, augurant des jours bien sombres pour la nation américaine.

En quatrième vitesse marque durablement le cinéma américain, son influence perdure notamment dans le cinéma de David Lynch, la boîte de Mulholland Drive en est une référence explicite, tout comme beaucoup d'éléments de ce film. Le National Film Registry l'élève à sa sélection en 1999.

Distribution

  • Ralph Meeker : Mike Hammer
  • Albert Dekker : Dr Soberin
  • Paul Stewart : Carl Evello
  • Juano Hernández : Eddie Yeager
  • Marian Carr : Friday
  • Maxine Cooper : Velda
  • Cloris Leachman : Christina Bailey
  • Gaby Rodgers : Gabrielle
  • Jack Lambert : Sugar Smallhouse
  • Jack Elam : Charlie Max

Fiche technique

  • Titre original : Kiss Me Deadly
  • Titre français : En quatrième vitesse
  • Réalisation : Robert Aldrich
  • Scénario : A.I. Bezzerides, d'après le roman de Mickey Spillane
  • Photographie : Ernest Laszlo
  • Montage : Michael Luciano
  • Musique : Frank De Vol
  • Production : Robert Aldrich
  • Société de production : United Artists
  • Format : Noir et blanc— 35 mm
  • Durée : 106 minutes
  • Dates de sortie : 18 mai 1955

National Film Registry 1999 : sélectionné et conservé à la Bibliothèque du Congrès américain


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