Hunger

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Hunger film irlandais réalisé par le Britannique Steve McQueen, sorti en 2008.

Analyse critique

Fin 1976, pour réclamer le statut de prisonnier politique, les membres emprisonnés de l'IRA (l'Armée républicaine irlandaise) refusent de porter le moindre vêtement (« blanket protest ») puis de se laver (« no wash »). Pour peu qu'on ait oublié le degré d'abjection atteint dans cette prison de Maze, située en Irlande du Nord, Steve McQueen nous le rappelle sans prendre de gants, à travers les murs des cellules entièrement recouverts d'excréments, l'urine déversée dans les couloirs. Consigner les faits de manière méthodique et les transcender, voilà la force de cette plongée violente dans le quotidien de la prison. Chaque séquence est un concentré de tension qui menace de nous exploser au visage. Il reste une arme aux prisonniers : leur corps, les organes (bouche, nez, anus) et tout ce qu'ils permettent. Le film est centré sur la personnalité la plus connu : Bobby Sands.

Hunger s’ouvre par un vacarme métallique. Une femme proteste à l’avant-plan d’un groupe de manifestants en frappant un couvercle de poubelle sur le bitume à une fréquence ahurissante, tandis que les reflets de lumière sur le cercle de zinc envoient des flashes à l’écran, comme s’ils figuraient l’entraînement du film dans le projecteur. Entraînement vif et cependant trop lent pour restituer l’illusion d’un mouvement continu. McQueen a toujours travaillé contre l’idée d’un cinéma d’illusions. Il met au premier plan sa matérialité et rend le spectateur conscient de la production, des éléments formels du film, et réciproquement de soi face à l’œuvre.

Puis un homme plonge des mains écorchées dans l’eau, déplie et revêt des vêtements amidonnés, prend le petit-déjeuner qu’on lui sert, sort, ouvre la barrière séparant l’allée d’une rue de banlieue pavillonnaire irlandaise, vient s’assurer qu’elle n’annonce aucun danger. Craignant un attentat, il s’allonge pour observer le dessous de sa voiture sous le regard anxieux de sa femme. Cet homme n’est pas encore identifié comme un gardien de la prison Maze ; la cause de ses blessures dans les violences infligées aux prisonniers s’expliquera un quart d’heure plus tard. On ignore d’abord à qui appartiennent ces mains, puis quel pouvoir elles servent, si l’homme est victime ou bourreau. Images hautement signifiantes, où la fiction avance comme une micro-narration par le biais de plans minutieux et secs, mais dont le sens est suspendu aux retards d’identification, aux ruses temporelles, à une stratégie de brouillage moral. Lorsqu’à nouveau Graves plonge les mains dans l’eau, le sang qui s’y répand vient autant d’un premier coup de poing atteignant le visage du prisonnier que de l’échec du suivant venu s’écraser contre le mur. Il blesse, il est blessé ; il subit tout autant la violence qu’il s’en fait l’instrument.

Malgré l’enfermement dans 6 mètres carrés, cela n’arrête pas de circuler. Les prisonniers de l’IRA, nus pour avoir refusé de porter les uniformes de prison, refus du statut apolitique de criminel à quoi les ramène Margaret Thatcher, ils transforment leurs cellules en grottes et révèlent les conduits et les cavités de leur propre corps. Aussitôt ingurgitée, la nourriture se transforme en tas de merde dont ils couvrent les murs, ou qu’ils laissent croupir dans un coin grouillant d’asticots. Ils empoignent cette matière informe pour modeler des rigoles et déverser sous le pas de la porte, une fois le signal donné, des rivières d’urine inondant le couloir. Lors des rares visites, les messages et les paquets parvenant à passer outre l’attention des gardes transitent par voies nasales ou rectales : de l’un de ces colis déféqués sort une petite radio permettant de capter les nouvelles de la lutte républicaine rapportées par l’inflexible pouvoir britannique. À partir de cette intolérable situation d’incarcération, toutes sortes d’ouvertures s’imaginent, réaffirment une puissance de vie et incarnent une forme inouïe de résistance, même s’il s’avère qu’au dehors la réponse ne varie pas. Thatcher martèle en voix off une fin de non-recevoir : « Il n’y a pas de meurtre politique, d’attentat politique ou de violence politique. Il n’y a que des meurtres criminels, des attentats criminels et une violence criminelle. Nous ne ferons aucun compromis. Il n’y aura pas de statut politique. »

Hunger parle bien sûr d’un état d’exception. Lequel semble devenu normal à l’extérieur de la prison, où les rares incursions insistent toutes sur l’omniprésente éventualité des attentats et des meurtres : le gardien Graves craint un assassinat qui surviendra bel et bien, à l’endroit où il l’attend le moins. Cette éventualité semble justifier qu’à la radio le discours de Thatcher soit massivement appuyé, épinglant un monde où la raison de l’ordre public légitime l’indistinction de la violence et du droit. Le camp est la structure qui réalise durablement l’état d’exception, puisque la police ne s’y fait plus le strict exécutant du droit mais celui de la volonté du souverain dont le pouvoir tient dans l’écart arbitraire entre l’institution d’un ordre juridique et sa suspension. Quand le souverain tient un langage policier, la police incorpore en retour cette souveraineté.

Suspendue à la question de savoir si la cause justifie qu’on meure pour elle, la très longue discussion centrale où Bobby Sands annonce au père Dominic Moran qu’il s’apprête à entamer une grève de la faim repose le problème autrement. Le ping-pong verbal filmé en un plan séquence de vingt-deux minutes se joue de l’attention du spectateur. L’échange très rapide prend une pente savonneuse et comique en nous perdant délibérément en cours de route, avant de nous rattraper par l’argument central de la confrontation des raisons de vivre et des raisons de mourir. Admirable dosage de bavardage et de maïeutique serrée. Si la discussion ne semble mener nulle part, c’est qu’elle ne peut pas avoir d’issue ailleurs qu’en acte. Le moyen de la grève est en soi politique, elle n’a de fin qu’à sortir des questions de vie ou de mort où veut l’enfermer le pouvoir, cette vie nue, biologique et apolitique, qu’isole la souveraineté. Le sens de la grève de la faim où périront huit autres codétenus est là : une ferme opposition à la vie nue au risque d’une vie peu à peu dépouillée de signes d’humanité, choisissant la mort comme ultime affirmation renvoyant le souverain à sa criminalité. L’humanisme du film s’arrête devant cette condamnation indirecte mais violente de la raison d’état, celle de Thatcher.

Le réalisateur, également artiste plasticien, qui n'avait, jusque là, réalisé que des courts métrages, exige de l'acteur principal Michael Fassbender, une véritable performance, au sens artistique, comme au sens courant du terme. Un plus du plan séquence de 22 minutes, il impose à l'acteur de tourner sans effets spéciaux les scènes de la grève de la faim. Michael Fassbender maigrit donc de plus de 17 kg, sous un strict suivi médical.

Distribution

  • Michael Fassbender : Bobby Sands
  • Liam Cunningham : prêtre
  • Stuart Graham : Ray Lohan
  • Liam McMahon : Gerry
  • Lalor Roddy : William
  • Laine Megaw : Mrs. Lohan
  • Helena Bereen : la mère de Ray
  • Aaron Goldring : l'ami d'enfance de Bobby

Fiche technique

  • Titre original : Hunger
  • Réalisation : Steve McQueen
  • Scénario :Steve McQueen et Enda Walsh
  • Production : Robin Gutch, Laura Hastings-Smith
  • Musique : Leo Abrahams et David Holmes
  • Photographie : Sean Bobbitt
  • Montage : Joe Walker
  • Durée : 96 minutes
  • Date de sortie : 15 mai 2008 (Festival de Cannes), 31 octobre 2008 (Royaume uni)
  • Festival de Cannes 2008 : Caméra d'or.

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