Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles

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Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles film franco-belge, de Chantal Akerman, réalisé en 1975.

Analyse critique

Je me retournais dans mon lit, inquiète. Et brusquement, en une seule minute, j'ai tout vu Jeanne Dielman… (Chantal Akerman, dans le Nouvel Observateur en septembre 1989).

Ce film a pour sujet le quotidien à horaire fixe d'une Bruxelloise, mère d'un garçon de seize ans, veuve et encore jeune, qui se prostitue, sur rendez-vous, chez elle. Elle s'est enfermée dans une vie sans plaisir jusqu'au jour où il s'impose.

Jeanne met le feu sous les pommes de terre. Elle accueille un homme ; le reconduit à la porte. Il lui donne de l'argent. Elle le met dans la soupière du salon. Elle éteint le feu sous les pommes de terre. Son fils rentre de l'école. Ils mangent ensemble. Il lui fait réciter un poème de Baudelaire. Elle lit la lettre de sa sœur Fernande, partie au Canada. On y apprend que Jeanne est veuve depuis six ans et qu'elle élève seule son fils. Elle tricote un pull pendant qu'il termine ses devoirs. Ils sortent pour une brève promenade. De retour, ils transforment le canapé du salon en lit pour Sylvain. Celui-ci l'interroge sur sa rencontre avec son père. Jeanne dit s'être mariée au lendemain de la libération pour échapper aux tantes qui l'élevaient. Comme elles lui déconseillaient ce mari assez laid qu'elles avaient vanté lorsqu'il était un peu riche, elle s'est marié, par bravade, sans amour lorsqu'il fut sans le sous. Elle avouera à son fils incrédule qu'elle faisait l'amour avec son mari sans l'aimer vraiment.

Jeanne se lève, allumage du poile dans le salon ; cirage des chaussures, réveil du fils. Petit déjeuner, départ pour l'école, vaisselle, lit transformé en canapé essuyage de la vaisselle. Elle va à al poste déposer l'argent de la soupière puis chez le cordonnier. Elle rencontre une voisine dont elle décline l'invitation. Elle prépare une escalope pannée. On sonne. Elle prend un bébé dans un couffin qu'elle dépose dans le salon pendant qu'elle mange. Elle discute ensuite avec la voisine, venue reprendre le bébé. C'est une jeune mère avec deux enfants, un peu rêveuse, qui lui dépose le bébé le temps des courses. Elle ne sait pas quoi faire à manger. Le mercredi c'est du veau panné avec des petits poids et des carottes lui répond Jeanne. Jeanne se maquille. Elle fait les courses au super marché. De retour, elle allume le feu sous les pommes de terre. On sonne, elle couche avec un client. Elle nettoie la salle de bain. Ne semble pas savoir que faire de la casserole de pommes de terre. Décoiffée, elle épluche trop lentement, soupire, repasse au couteau là où elle a déjà épluché ; elle a laissé trop cuire les pommes de terre ; le repas avec Sylvain a lieu plus tard que d'habitude. Ensuite elle n'arrive pas à écrire la lettre pour sa sœur ni à tricoter. Sortent faire leur habituel tour du pâté de maisons. Le soir les explications de Sylvain sur la pénétration uen épée, un feu et raconte le traumatisme que cela avait été à dix ans pour lui de voir s'enfoncer son père dans sa mère et comment il avait pris la mort de son père pour un châtiment de dieu alors qu'aujourd'hui il ne croit plus même en Dieu

Rituel du lever, allumage du poile dans le salon ; cirage des chaussures, réveil du fils, petit déjeuner, départ pour l'école, vaisselle, lit transformé en canapé essuyage de la vaisselle. Mais le reveil a dû sonner une heure plus tôt. Les courses matinales se heurtent à la porte close de La poste. Les enfants dans la rue partent pour l'école, les grilles ne sont pas levées. De retour, pétrissage de la chaire à saucisse. Pour midi, Jeanne refait du café. Aujourd'hui, l'enfant de la voisine crie dans le salon. Elle passe son après-midi à chercher un bouton perdu sur la veste de son fils. En rentrant, elle trouve le paquet promis par sa sœur. Elle l'ouvre, coupant les ficelles aux ciseaux. C'est uen chemise de nuit. Elle semble éprouver du plaisir avec le client tout en le repoussant. Elle se rhabille, aperçoit le ciseau, tue le client. Du sang sur les mains et la chemise, elle attend.

C'est un film sur l'espace et le temps et sur la façon d'organiser sa vie pour n'avoir aucun temps libre, pour ne pas se laisser submerger par l'angoisse et l'obsession de la mort. C'est quelqu'un qui fait un geste après l'autre de manière à ne pas laisser surgir l'angoisse. C'est une sorte d'épure de film, un travail insoutenablement minutieux sur le langage du corps, qui prend compte toute une méthode d'investigation du cinéma qualifié d'"underground" pour la dépasser à partir de cette question qu'aurait pu poser Louis Aragon : Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Chantal Akerman avait vu aux Etats-Unis les tenants de l'avant-garde, les expériences limites de Warhol (Sleep, 1963) ou de Michael Snow (La région centrale, 1971) qui avaient découvert de nouveaux champs du filmable. Influencée par eux, elle filme aussi ce que personne avant elle ne pensait digne d'intérêt : un repas de soupe et pommes de terre, préparer une escalope panée ou éplucher des pommes de terre, autant d'activés filmées en temps réels. Chantal Akerman ouvre là une voie inédite au cinéma : filmer le quotidien, ses rites rassurants, sa routine aliénante et en faire une bombe à retardement lorsque l'on dérègle les procédures. Gus van Sant a découvert le film durant ses études d'art plastiques, peu de temps après sa sortie et le tient comme une des scènes originelles de son cinéma.

Il y a bien dans ce film la volonté de faire tenir dans un ensemble restreint de lieux et de jours le banal et l'extraordinaire, la quotidienneté et la monstruosité. Les deux premiers jours, les gestes sont précis, réglés, millimétrés. La succession des plans fixes, les entrées et sorties de champs du personnage font du film une sorte de balai domestique. La soupière sur la table, les casseroles ou la bouilloire dans la cuisine, filmées avant et après la présence de Jeanne, y sont magnifiées comme de somptueuses natures mortes. L'aliénation de Jeanne à son quotidien repose sur cette mécanique de précision, lorsqu'elle s'active entre des objets et des tâches qu'elle maîtrise.

Les confidences du fils ouvrent cependant la porte sur le vide affectif de Jeanne. Elle nie le plaisir sexuel et a renoncé à se remarier. Ses sorties au dehors ne semblent pas excéder le périmètre des courses le jour et le tour du pâté de maison le soir. Lors de la passe avec le deuxième client, probablement, le réveil s'arrête. Jeanne est en retard, les pommes de terre sont trop cuites. Elle n'a pas le temps de se coiffer. Le soir elle n'arrive à rien. Ce dérèglement augmente le lendemain. Cette fois, le réveil est en avance. La brosse à chaussure tombe des mains de Jeanne, la petite cueillere ensuite lui échappe. Une attente inhabituelle devant la poste ou le marchand qui n'ouvre pas sa grille lui font découvrir une béance insoupçonnée.

Comme épuisée, Jeanne s'arrête entre les taches ménagères. Elle soupire. La troisième passe avec le client révèle que Jeanne éprouve un plaisir qu'elle n'assume pas. Déréglée, perdue pour perdue, sous le coup d'une impulsion, elle assassine son client. Longuement (le dernier plan dure 5 minutes 30), mécanique cassée, elle attend.

Distribution

Fiche technique

  • Réalisatrice: Chantal Akerman
  • Scénario: Chantal Akerman
  • Sociétés de production: Paradise Films (Bruxelles) et Unité Trois
  • Producteurs: Evelyne Paul et Corinne Jenart
  • Directeur de la photographie: Babette Mangolte
  • Durée: 201 mn
  • Date de sortie : 14 mai 1975 (Cannes) ; 21 janvier 1976 (France)
  • vidéo sur Youtube


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