L'Homme de la rue

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L'Homme de la rue (Meet John Doe) film américain de Frank Capra, sorti en 1941

Analyse critique

À la suite du rachat de son journal par un riche homme d'affaires, D.B. Norton, Ann Mitchell voit sa rubrique supprimée car le rédacteur en chef, Henry Connell et le nouveau propriétaire la considèrent comme trop romantique et pas assez sensationnelle. Pour se venger de son licenciement, Ann Mitchell écrit un ultime article dans lequel elle prétend avoir reçu une lettre d'un certain John Doe qui indique vouloir se suicider le soir de Noël depuis le toit de l'Hôtel de Ville car il est au chômage depuis quatre ans.

Dès la parution du journal, le maire est assailli de réclamations et contacte immédiatement le journal pour savoir qui est John Doe. Parallèlement, le journal concurrent soupçonne un canular.

Ann Mitchell retourne au journal et convainc le rédacteur en chef de la réembaucher pour profiter de l'intérêt du public pour John Doe. L'idée est d'engager un homme quelconque pour assumer le rôle de John Doe. C'est ainsi qu'est recruté John Willoughby, SDF et ancien joueur de baseball qui a dû renoncer à la compétition des suites d'une blessure. Il touche 50 dollars et est logé par le journal dans une suite à l'hôtel accompagné de son compagnon clochard, "le colonel" .

Alors qu’une interview de John Doe est prévue à la radio, DB Norton propose à Ann Mitchell de gagner 100 dollars par semaine pour écrire le discours de John Doe et tous ceux qui vont suivre. Elle rédige ainsi différents textes censés être de John Doe et qui parlent des maux de la société qui ne se préoccupe pas de ses citoyens. Dans l'optique de l'interview, le journal concurrent propose à John Doe de toucher 5000 dollars pour reconnaître en direct que tout cela n'est qu'une mystification. John Doe accepte dans un premier temps mais se résout finalement à lire le discours qu'on lui a préparé. Le texte fait un très grand effet auprès des auditeurs car il leur parle de leur quotidien et les incite à se préoccuper davantage de leurs voisins sans attendre que les politiques le fassent. Ce discours a été écrit par Ann Mitchell à partir des notes du journal de son père, médecin de quartier qui donnait son temps et son argent aux indigents.

Très vite des Comités John Doe se créent dans tout le pays avec pour slogan "Soyez un meilleur voisin", des réunions de voisinage et d'entraide s'organisent, le tout financé par DB Norton. Mais ce dernier n'est pas le philanthrope qu'il prétend, et au delà du profit tiré de l'augmentation des ventes du journal, ambitionne en réalité de se présenter à la présidence. Il exige de John Doe que celui-ci le désigne comme le candidat des Comités John Doe lors de la convention nationale des Comités. Mais John Doe refuse. Lors de la Convention nationale, DB Norton le désavoue publiquement et explique à tout le monde que John Doe avait fait tout cela pour de l'argent sans aucune ambition de solidarité.

Désavoué, hué par la foule, John Doe, redevenu John Willoughby, est à nouveau SDF et se retrouve avec son fidèle ami le colonel. Mais il est très déprimé car il avait cru aux discours qu'on lui faisait lire et avait vu combien les gens faisaient preuve de solidarité salutaire. Il se rend le soir de Noël sur le toit de l'Hôtel de Ville pour se suicider. D.B. Norton est là pour assister au suicide et lui précise que la police ne fera pas mention de son identité. Mais les créateurs d'un des premiers comité John Doe accompagnés du colonel arrivent, ainsi qu' Ann Mitchell qui se jette dans les bras de John Doe en lui avouant son amour, elle s’évanouit en lui disant que John Doe est déjà mort et que lui, John Willoughby n'a pas à se suicider.

Alors que John Willoughby portant Ann Mitchell dans ses bras part avec les fondateurs du Comité John Doe, le colonel apostrophe DB Norton lui disant que le peuple se dressera toujours face aux gens comme lui.

L’Homme de la rue s’inspire d’une nouvelle de Richard Connell, A Reputation parue en 1922, et du script inachevé d’une pièce de théâtre, The World is an Eightball (1937) par le scénariste Jo Swerling, deux satires féroces du monde politique et des médias. Ferdinand Katzmellenbogen, le héros de Swerling, reçoit le premier le surnom de John Doe. L’idée d’un nouveau scénario trotte dans la tête de Richard Connell. Avec Robert Pressnell, l’auteur remanie les deux histoires et en livre la synthèse: The Life and Death of John Doe (1939). The Life and Death of John Doe devient Meet John Doe. Capra n’a aucune difficulté à convaincre ses acteurs fétiches (Gary Cooper, Barbara Stanwyck ou Edward Arnold), qui acceptent de participer au film sans même jeter un œil sur le scénario. L’épilogue du film pose néanmoins problème. Capra tourne cinq fins alternatives, sans en être pleinement satisfait. Il lui faudra attendre le courrier d’un spectateur (une missive signée John Doe) pour enfin trouver la solution.

John Doe

En anglais, John Doe (version féminine : Jane Doe) est une expression pouvant désigner une personne non-identifiée ou un homme de la rue : « Monsieur X », « Monsieur Untel », « Monsieur Durand », « Monsieur Tout-le-monde », « un citoyen Lambda ».

L'utilisation de John Doe apparaît dès 1768 en droit coutumier anglais, où « John Doe » désigne un plaignant inconnu, alors qu'un accusé anonyme est appelé Richard Roe. L'expression est employée dans les administrations anglo-saxonnes pour désigner une personne non-identifiée : un blessé inconscient ou un mort n'ayant pas de papier sur lui est inscrit « John Doe » (« Jane Doe » pour une femme) par l'hôpital.

Le message :

Le premier discours qui déclenche tout, d’abord marmonnée, puis progressivement lancée avec flamboiement par John Doe / Gary Cooper, et magistralement filmée véhicule un discours effectivement assez simpliste : « pour sauver le monde, il suffit de devenir ami avec son voisin … »

Mais Capra montre que ce discours n'est pas à prendre à la lettre: Ce texte si prenant est un faux ; d’abord parce que John Doe n’en est pas l’auteur, c’est la journaliste cherchant à sauver sa place, et la journaliste elle-même n’a fait que reprendre à la lettre un texte autrefois rédigé par son père. D'autre part, le grand ami SDF de John Doe, le Colonel, qui refuse immédiatement de croire à cette avalanche de bons sentiments et l’invite à prendre immédiatement la fuite. Par contre, du côté des "pourris", qui au contraire s’engouffrent immédiatement dans la brèche dès qu’ils sentent l’enthousiasme populaire, sans doute parce qu’ils ont immédiatement compris que ce brûlot n’était pas bien dangereux.

On peut voir dans le film un message christique, d’autant qu’il est très simple : aimez-vous les uns les autres . On l'entend dans le discours initial, on le retrouve dans le discours encore plus long et plus prédicant du fondateur du premier club John Doe. Une partie du film repose sur ce message et sur l’arrivée d’un inconnu, dont la parole finit par rassembler les humbles, avant que ceux-ci ne le rejettent et qu’il choisisse de se sacrifier pour sauver le monde. Mais les choses ne sont pas si simples : dès que la religion se manifeste directement, avec l’irruption d’un prêtre avant même que John Doe ne puisse prononcer son ultime discours et avant qu’il ne soit hué par la foule, réduite à ce moment à un extraordinaire alignement de parapluies.

L’Homme de la rue est aussi une mise en abyme du cinéma, univers d’illusion, de manipulation, on écrit le synopsis (ici une fausse lettre provocatrice), on cherche l’acteur (on l’a vu, après un casting très rigoureux), on forme l’acteur (ses expressions pour la photographie, sa gestuelle, le gimmick de son lancer de base-ball, sa diction ), on écrit le scénario, et il est passablement différent du synopsis : la lettre initiale avait une tonalité profondément politique et dénonciatrice, le discours suivant est surtout lénifiant et le dernier, non prononcé aurait pu être manipulateur.

De grands thèmes semblent se dégager, qui pourrait finir par ressembler à un portrait de Frank Capra lui-même:

  • Un pessimisme très profond : les responsables, politiciens en tête, presse, hommes d'affaires sont véreux, corrupteurs et corrompus ; la femme est vénale, strictement intéressée, mais si elle trouve une rédemption à la fin ; et surtout le peuple est manipulable, moutonnier, toujours prêt au lynchage.
  • L’individualisme : en opposition évidente avec la foule anonyme, le couple étant la seule perspective, couple d'amis avec le Colonel au début, avec Ann à la fin

• le Nationalisme : il est indiscutable, Capra a d’ailleurs énormément donné pour les USA, sur le terrain et par ses films de propagande, pendant la guerre  ; il apparaît ici, de façon très explicite, dans le discours du rédacteur en chef, Connell, avec évocation du drapeau, de l’hymne, de la guerre même, non sans émotion, avec la mort de son père sous ses yeux, discours qui va définitivement emporter l’adhésion de John Doe contre les politiciens pourris ; •L'humanisme quand même aussi, incarné par le Colonel, le clochard ami, qui dès le début se défie des beaux discours, pressent, voit les manipulations, invite à fuir.

Distribution

  • Gary Cooper  : John Doe
  • Barbara Stanwyck  : Ann Mitchell
  • Edward Arnold  : D. B. Norton
  • Walter Brennan : le colonel
  • Spring Byington : Mme Mitchell
  • James Gleason  : Henry Connell

Fiche technique

  • Titre original : Meet John Doe
  • Réalisation : Frank Capra
  • Scénario : Robert Riskin d'après un sujet de Richard Connell et Robert Presnell
  • Production : Frank Capra pour la Warner Bros. Pictures
  • Musique : Dimitri Tiomkin
  • Photographie : George Barnes
  • Montage : Daniel Mandell
  • Format : noir et blanc - son mono (RCA Sound System)
  • Durée : 122 minutes
  • Date de sortie : 3 mai 1941
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