La Captive
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La Captive , film belge et français de Chantal Akerman, sorti en 2000
Analyse critique
Un jeune homme, Simon, regarde un film muet en super 8, souvenirs de vacances heureuses au bord de la mer : des adolescentes s'ébattent sur une plage et l'une d'elles se dirige vers la caméra jusqu'au gros plan. Aujourd'hui, la jeune femme, Ariane, vit avec Simon dans un somptueux appartement parisien, dont certaines pièces sont en réfection. Le lieu est tenu par Françoise, une gouvernante discrète. La grand-mère du jeune homme habite également là. Simon, qui est possessif au plus haut point, veut tout savoir de celle qu'il aime, de ses pensées, de la manière dont elle passe ses journées, de ses rencontres. Il la suit partout, la soumet à de multiples questions. Ariane lui répond toujours mais de façon évasive, avec une réserve et, sans doute, des mensonges qui intriguent et provoquent Simon. Par ailleurs, Ariane se soumet sans passion aux moments d'intimité amoureuse que lui impose le jeune homme.
Ce dernier demande à une amie commune, Andrée, qui ne le laisse d'ailleurs pas insensible, de l'aider à surveiller Ariane et de l'accompagner le plus possible dans ses déplacements. Simon comprend que sa compagne est attirée par les femmes et qu'elle se rend parfois à des rendez-vous amoureux, comme ces rencontres avec Léa, une cantatrice. Certains éléments l'autorisent même à suspecter une liaison entre Andrée et Ariane. Il se sent désarmé face à la double vie qu'elle semble mener et qui l'angoisse de plus en plus. Il décide alors que leur relation doit s'arrêter là et le fait savoir à Ariane, qui en paraît bouleversée. Lors d'un voyage au bord de la mer, alors qu'il est question d'un possible nouveau départ pour eux deux, le couple se retrouve dans un palace mais Ariane s'enfuit dans la nuit et va se noyer. Le lendemain, Simon, parti avec un pêcheur, ramène le corps de celle qu'il aimait et qui lui a définitivement échappé.
C’est son souvenir de La Prisonnière, plus que le roman lui-même, qu’adapte Chantal Akerman. Ce roman est le cinquième tome d'À la recherche du temps perdu, il a été publié en 1923 à titre posthume. Le film se déroule à l’époque contemporaine, et les personnages n’ont pas le même nom, Albertine et le narrateur devenant Ariane et Simon. Une façon aussi, en l’actualisant, de dire que ce que décrit Proust excède de loin le monde de cocottes, gigolos, aristocrates en déclin et bourgeois en essor de La Recherche.
Lors de la première séquence, le film projeté en super-huit rappelle le temps perdu de Balbec. C'est le tort premier du héros de vouloir humaniser, individualiser en objet d'amour, la pure jouissance qu'offrait au regard l'image indistincte et mobile des jeunes filles sur la plage, tentative émouvante aussi de vouloir déchiffrer sur ce film muet les paroles "Je vous aime bien". A partir de là, comment éviter de penser que le narrateur serait probablement devenu fou s'il n'avait trouvé dans la création artistique de quoi investir la prolifération des signes qui l'accablent ? Cette scène confronte la projection cinématographique avec la projection amoureuse sur l'être aimé. Ariane est prises dans le rêve d'un autre, dans les filets du délire jaloux et obsessionnel de Simon.
Le film subjugue par l'élégance des acteurs, des dialogues et des décors, par le mystère maintenu jusqu'au bout de savoir si Ariane est sensible aux avances des autres femmes et si elle est amoureuse de Simon. Exceptionnel aussi, cette audace de représenter l'amour, selon Proust, par un acte de masturbation sur un corps (faussement ?) endormi. Il faut y voir là une tentative impuissante pour supprimer la différence des corps. La malédiction de la séparation des sexes, condamnés à disparaitre chacun de leur côté, empêche en effet le narrateur de jamais vraiment croire que l'amour puisse représenter une véritable solution à l'angoisse devant la fuite du temps.
Chantal Akerman déclare :
Proust, ce qui fait sa force, c'est d'aller chercher en lui si loin que tout à coup on dit : oui je reconnais. Je ai lu Proust par petits bouts assez jeune; puis je l'ai relu après avoir fait 'Jeanne Dielman'. Tout de suite avec La Prisonnière je me suis dit c'est quelque chose sur une obsession, ça se passe dans un appartement, c'est pour moi. Tout le livre a été très important parce que cela traite de sujets qui maintenant sont devenus importants, c'est à dire la France et l’affaire Dreyfus, la France et le gender studies et puis l'histoire, c'est à dire comment la bourgeoisie ne rêvait que d'aristocratie et comment l'aristocratie ne rêvait que d'argent et donc a du se mêler avec la bourgeoisie.
Avis de Jacques Mandelbaum, 27 septembre 2000 :
La Captive est sans doute le plus beau film de Chantal Akerman, très près et très loin à la fois du texte de Proust. Très près, parce que la cinématographie de Chantal Akerman aura de longue date démontré les affinités qu’elle entretient avec certains thèmes de prédilection proustiens […]. Très loin, parce que les moyens mis en œuvre par Chantal Akerman sont cinématographiques et qu’ils renvoient, là est ce qu’il faut bien nommer le génie de ce film, à l’histoire même de cet art en même temps qu’ils revisitent Proust sans le trahir.
Distribution
- Stanislas Merhar : Simon
- Sylvie Testud : Ariane
- Olivia Bonamy : Andrée
- Liliane Rovère : Françoise, la bonne
- Françoise Bertin : la grand-mère
- Aurore Clément : Léa, l'actrice
Fiche technique
- Réalisation : Chantal Akerman
- Scénario : Chantal Akerman et Eric de Kuyper d'après La Prisonnière de Marcel Proust
- Photographie : Sabine Lancelin
- Montage : Claire Atherton
- Musique : Imogen Cooper
- Producteur : Paulo Branco
- Durée 108 minutes
- Date de sortie : 27 septembre 2000
- Ressortie France : 23 octobre 2024


