La Féline

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La Féline (Cat People) film américain réalisé par Jacques Tourneur, sorti sur les écrans en 1942.

Analyse critique

Dans un zoo de la ville, Irena Dubrovna, une créatrice de mode née en Serbie, fait des esquisses d'une panthère noire. Elle attire l'attention d'Oliver Reed , un architecte américain travaillant dans la construction navale. Finalement Irena l'invite chez elle pour boire un thé. Alors qu'ils s'éloignent, un des brouillons qu'Irena a laissé tomber nous montre une panthère empalée sur une épée.

Chez Irena, Oliver admire une statue, un personnage médiéval à cheval, portant couronne et empalant un chat avec son épée. Irena apprend à Oliver que ce personnage est un roi (imaginaire), Jean de Serbie, dont elle lui raconte l'histoire : pendant son règne, selon la légende, des Mamelouks avaient envahi le village où elle avait passé son enfance et converti les habitants en adorateurs du Diable. Ayant expulsé cette tribu maléfique et constaté ce que les villageois étaient devenus, il a ordonné qu'ils fussent tous tués. Pourtant, les plus rusés et les plus méchants d'entre eux se sont enfuis. Peu à peu il apparaît qu'Irena croit être une descendante de cette tribu maléfique et qu'elle craint d'être transformée en panthère si elle se laisse envahir par la passion, la colère, ou la jalousie.

L'étrange conviction d'Irena n'empêche pas Oliver de l'épouser. Malgré tout, de peur de ce qui pourrait arriver, elle évite de coucher avec son mari et même de l'embrasser. Il la persuade de consulter un psychiatre, le docteur Louis Judd, qui essaie de la convaincre que ses peurs sont tout ce qu'il y a de plus banal. Quand elle découvre qu'Oliver a confié leurs problèmes conjugaux à une séduisante collègue, Alice Moore, elle se sent trahie.

Plus tard, pendant qu'Alice nage seule dans une piscine, elle se voit harcelée par un grand animal, qu'on nous montre seulement par son ombre. Heureusement, l'eau empêche la créature de s'approcher. Quand la bête est partie, Alice émerge, en se demandant si elle n'avait pas imaginé tout cela, jusqu'au moment où elle retrouve son peignoir déchiré et en lambeaux.

Irena se décide enfin à consommer son mariage, mais alors c'est trop tard ; Oliver lui dit qu'il est en procédure de divorce. Plus tard, alors que lui et Alice sont au travail, ils sont attaqués par un animal féroce. Après une rapide réflexion, il empoigne son té (qui est en forme de croix) et somme Irena (car c'est bien elle) de s'en aller. Après le départ de la bête, il appelle le docteur Judd pour lui conseiller de se tenir à l'écart d'Irena, mais celui-ci raccroche quand celle-ci apparaît de nouveau. Attiré par elle, il commet l'erreur fatale de l'embrasser. Elle se transforme en panthère et le tue, bien qu'il réussisse lui-même à la blesser. Quand Oliver et Alice arrivent quelques minutes trop tard, elle s'échappe, de nouveau sous sa forme humaine, et se rend au zoo. Là, elle ouvre la cage de la panthère et se laisse tuer.

C'est un film noir produit par Val Lewton, dans la nouvelle unité de production de la RKO spécialisée dans les films de série B. Il est tourné en à peine trois semaines. Son titre et son affiche ont été trouvés avant que le scénario soit écrit, afin de tester la réaction du public.

Les premiers temps du film sont consacrés à la mise en place des éléments fantastiques. Le dessin abandonné par Irena qui vole au vent est prémonitoire de son destin tout comme la sculpture du roi Jean de Serbie qui transperce un félin avec son épée. La proximité répulsion avec les félin est olfactive (son parfum, Lalage, est décrit comme chaud et vivant par Oliver), sonore (elle aime le rugissement des lions du zoo, qu'elle entend depuis son appartement. Elle écoute el berceuse dodo l'enfant do en rapport probablement avec l'occupation française des mamelouk qui ont laissé prospérer les messes noires) tactile et physique avec la répulsion immédiate qu'ont les chats en sa présence (le chaton offert, l'affolement de la ménagerie, le chat près de la piscine).

La première mise en scène de la peur n'intervient qu'au bout de quarante minutes de film. Il s'agit de la poursuite d'Alice par Irena qui va soudainement et de façon invisible prendre sa forme féline. La poursuite alterne des plans d'Alice et d'Irena de plus en plus serrés, corps, hanches, jambes alors que le volume sonore des pas augmente. Quand Alice est de nouveau cadrée en pied, le bruit des pas a disparu et le contre-champ attendu sur la poursuivante est vide. Alice est saisie d'inquiétude et se met à courir. Un rugissement se fait entendre puis un bruit sourd : c'est l'autobus ! Alice se retourne avant de monter et voit les feuilles des arbres s'agiter derrière elle dans le zoo. Les plans suivants montrent le gardien découvrant des traces de pattes et des moutons égorgés alors qu'Irena revient dans la rue pour prendre un taxi, un mouchoir sur la bouche, comme écœurée.

Ce film a introduit un effet, l'effet-bus : Alice Moore est poursuivie par une présence menaçante, et traverse un parc de nuit, éclairé de loin en loin par un lampadaire. L'écran est rétréci par ces zones d'ombre, rapprochant le spectateur de l'action par envahissement de l'écran par l'obscurité de la salle. Elle est toujours filmée marchant de la gauche de l'écran vers la droite. Elle accélère le pas progressivement, en se retournant vers la gauche de l'écran, d'où provient la menace. La tension monte progressivement. On entend des feulements, des bruits de pas. La scène se conclut par l'irruption d'un bus, de la droite de l'écran, donc allant dans le sens inverse de la marche de l'actrice, que l'on n'entend pas venir, rendant son irruption imprévisible encore plus brutale; le son du coup de frein est très proche d'un cri félin, et nous parvient avec retard, par rapport à l'image, ce qui contribue encore plus à faire sursauter le spectateur.

Val Lewton, le producteur, est féru de psychanalyse et de poésie qui ne seront jamais absents de l'ensemble de ses films. En ouverture est proposé un carton : De même que le brouillard persiste dans les vallées, de même le péché ancien persiste dans les profondeurs, les dépressions de la conscience du monde, censé être tiré de L'anatomie de l'atavisme du docteur Louis Judd. Or Louis Judd est précisément le psychiatre interprété par Tom Conway, psychiatre fictif Le carton final Mais le noir péché a disparu dans la nuit sans fin. Le monde où je vis est en deux parties. Et les deux parties doivent mourir est, comme il l'est indiqué, bien tiré du cinquième des Holy sonnets de John Donne dont une autre citation fait l'ouverture de La septième victime.

Ces deux citations, fictive ou réelle, donnent l'ambition du film de dépasser les rudiments alors connus de la psychanalyse pour atteindre à la poésie de l'âme. Vous parlez à mon esprit et non à mon âme s'était plainte Irena à Judd. Avec ce film, le fantastique, qui ne sera plus jamais pareil, découvre qu'il peut tirer son efficacité maximum de l'ellipse, qu'il peut inventer de nouveaux moyens d'empoigner le spectateur en s'adressant à son imagination. La richesse du travail sur la lumière notamment contribuera à intérioriser le contenu du film dans les personnages et à provoquer une identification plus subtile et plus poussée du spectateur avec les personnages.

À partir de Cat People, le cinéma tendra à devenir un instrument de plongée qui descend au plus profond des personnages comme dans un puits. Pendant les années qui suivront, le courant du film noir renforcera cette évolution en mettant à son service, sous une forme actuelle et contemporaine, les acquis lointains de l'expressionnisme mariés à une découverte récente et parfois rudimentaire de la psychanalyse. Point de départ de l'œuvre réelle de Tourneur, Cat People cerne bien ce qui va être le credo de cette œuvre et son mode d'approche de la réalité. Toute réalité est de l'ordre du mystère, de l'étrange, de l'ineffable. Il faut l'appréhender de l'intérieur, par la suggestion et l'imagination.

Un remake, La Féline de Paul Schrader, a été tourné en 1982, avec sensiblement le même scénario, et surtout de nombreux effets spéciaux supplémentaires. La scène de la piscine a toutefois été reprise exactement comme dans le film original.

Distribution

  • Simone Simon : Irena Dubrovna
  • Kent Smith : Oliver Reed
  • Tom Conway : Dr Louis Judd
  • Jane Randolph : Alice Moore
  • Jack Holt : le commodore
  • Alan Napier : Carver
  • Elizabeth Dunne : Mademoiselle Plunkett
  • Elizabeth Russell : la femme panthère au restaurant
  • Mary Halsey : Blondie
  • Alec Craig : le gardien du zoo
  • Dot Farley : Madame Agnew
  • Theresa Harris : Minnie
  • Charles Jordan : le conducteur de l'autobus
  • Don Kerr : le chauffeur de taxi
  • Betty Roadman : Madame Hansen

Fiche technique

  • Titre original : Cat People
  • Réalisation : Jacques Tourneur
  • Scénario : DeWitt Bodeen
  • Direction artistique : Albert S. D'Agostino, Walter E. Keller
  • Photographie : Nicholas Musuraca
  • Montage : Mark Robson
  • Musique : Roy Webb et Constantin Bakaleinikoff
  • Production : Val Lewton
  • Société de production : RKO Radio Pictures
  • Format : noir et blanc — 35 mm — 1,37:1 — son Mono (RCA Sound System)
  • Durée : 73 minutes
  • Dates de sortie : 6 décembre 1942 (première à New York)

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