Mange tes morts

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Mange tes morts: Tu ne diras point , film français de Jean-Charles Hue, sorti en 2014

Analyse critique

La première scène du film, qui commence par un travelling sans parole, dénonce en quelques secondes tous les clichés qui peuvent coller à la peau des gens du voyage. Deux jeunes, sans casque, dont l’un est armé d’un fusil, parcourent sans but et sans aucune précaution un champ sur une moto. La délinquance, la violence, le non-respect des règles sont suggérés. Pourtant, les deux jeunes s’arrêtent pour un court instant pour discuter. Le conducteur de la moto, Moïse, exhorte le plus jeune, Jason Dorkel, à ne pas emprunter « le mauvais chemin » qu’a suivi son frère Fred, qui purge une peine de prison de 15 ans pour un crime violent. Jason doit être baptisé le lendemain, pour ses 18 ans, la communauté a monté un chapiteau spécialement pour cette occasion, mais il hésite : se faire baptiser, rejoindre les chrétiens, selon son expression, c’est aussi renoncer aux plaisirs, aux activités de petite délinquance et à une certaine liberté. Ses rapports avec son autre frère Mickael, qui refuse aussi bien les évangélistes que toute activité professionnelle légale, sont également complexes. Jason a été adopté par la mère de la famille Dorkel mais il aurait, selon Mickael, du sang « gadjo » (non gitan) dans les veines. La place de Jason est donc ambivalente, aussi bien dans sa famille que dans sa communauté.

Fred, le plus âgé de la fratrie Dorkel, arrive au campement tout juste libéré de sa longue peine. Son retour, loin d’être célébré par toute la communauté, gêne : il « n’est pas le bienvenu », comme le dit son oncle, qui prône le droit chemin aux jeunes, en citant comme mauvais exemple son frère mort, le père de Fred. La mère de Fred, malade et fatiguée, semble quant à elle perdue entre la joie d’une fratrie à nouveau réunie et les conflits entre ses fils. Fred récupère sa voiture légendaire (une Alpina-BMW) dans une cave-labyrinthe, couverte de poussière, mais au moteur entretenu par de fidèles amis.

Fred revient à ses activités délinquantes de jeunesse le jour même de sa libération. Jason a en effet renseigné son grand frère sur un poids-lourd rempli de câbles en cuivre, garé dans un entrepôt isolé dans la ville de Creil. La virée nocturne de ces quatre personnages occupe la plus grande partie du film. L'action est omni-présente, courses de voitures, provocation des forces de l’ordre, bagarre armée devant une boîte de nuit. La virée s’achève au petit matin, sur un constat d’échec amer pour tous les participants : le vol a échoué, la voiture est désormais une épave et la bande ne sait pas que faire.

La communauté des gens du voyage décrite dans le film n'est pas vraiment définie; on peut supposer qu'il s'agit de yéniches, et la langue qu'ils parlent, souvent sous-titrée est un mélange de français, d'argot, de cht'i, de yéniche et de gitan. Le cinéma français s’est intéressé par intermittence aux communautés gitanes. Quand elles ont été représentées à l’écran, cela a été, du début du XXe siècle jusqu’aux années 1980, alternativement sous l’angle romanesque, l’histoire d’amour impliquant une belle bohémienne, ou à travers des stéréotypes comme des communautés en marge et éprises de liberté. La décennie des années 1980 est le moment d’une double rupture cinématographique. Au niveau international, Emir Kusturica (Le temps des gitans, 1989), a mis à l’honneur ces communautés mal connues, notamment leurs musiques, qui accompagnent une grande partie de ses œuvres. En France, Tony Gatliff a popularisé les gens du voyage à travers ses œuvres. Cependant, le sujet des gens du voyage reste globalement peu traité à l’écran, c’est à un thème encore marginal dans la cinématographie française que s’attaque le réalisateur Jean-Charles Hue, avec ce film qui a obtenu l’année de sa parution, en 2014, le prix Jean-Vigo.

L’auteur souligne les transformations qui traversent cette communauté, comme la progression des évangélistes en leur sein qui génère de profondes tensions. Porteurs d’un discours moralisateur, famille, travail, respect de l’ordre et de la propriété, les évangélistes fracturent la communauté. S’opposent à ce corpus religieux ceux qui continuent de vouloir vivre selon des traditions propres et dans une marginalité revendiquée, à commencer par la « chourave ». Les oppositions sont constantes et finissent par remettre en cause la fratrie Dorkel elle-même. Inversement, la délinquance de survie, celle des chouraveurs, est de plus en plus concurrencée par des formes de délinquance plus violentes, drogue, criminalité armée, qui sont présentées tout au long du film.

Jean-Charles Hue filme au plus près des acteurs, non professionnels, avec une splendide photo crépusculaire, et des gros plans quasi abstraits. Il mobilise la langue et les références des gens du voyage, en particulier le titre du film renvoie ainsi à une expression particulièrement injurieuse au sein de ces communautés. Ne délivrant aucun message lénifiant, son film nous fait découvrir un groupe humain fragmenté par la double action de la modernité et de la marginalité.

Distribution

Les comédiens, non professionnels, joue plus ou moins leur propre rôle:

  • Frédéric Dorkel : Fred
  • Michael Dauber : Mickaël
  • Jason François : Jason
  • Moïse Dorkel : Moïse
  • Philippe Martin : Tintin
  • Alexandre Reboncourt : George

Fiche technique

  • Réalisation : Jean-Charles Hue
  • Scénario : Jean-Charles Hue et Salvatore Lista
  • Photographie : Jonathan Ricquebourg
  • Montage : Isabelle Proust
  • Musique : Vincent-Marie Bouvot
  • Société de production : Capricci Production
  • Durée : 94 minutes
  • Dates de sortie : mai 2014 (avant-première à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes)
    • Sortie Nationale 25 septembre 2014

Distinctions

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